2017-2027 : la France que Macron voulait éviter

Le 7 mai 2017, au Louvre, Emmanuel Macron venait d'être élu président de la République face à Marine Le Pen. Il eut alors cette phrase à l'attention de ceux qui avaient voté pour son adversaire : « Je ferai tout, durant les cinq années qui viennent, pour qu'ils n'aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes. »
Presque dix ans plus tard, un sondage Toluna Harris Interactive publié à quelques mois de l'élection présidentielle de 2027 offre une photographie assez saisissante du paysage politique français. Marine Le Pen y recueille entre 35 et 36 % des intentions de vote au premier tour. Jean-Luc Mélenchon entre 17 et 18 %. Dans les cinq configurations testées, ce sont eux qui se qualifieraient pour le second tour. Édouard Philippe, le candidat issu du centre le mieux placé dans cette enquête, obtient entre 13 et 16 %.
Le second tour est encore plus frappant : l'enquête donne Marine Le Pen à 69 % face à Jean-Luc Mélenchon, et à 57 % face à Édouard Philippe comme face à Gabriel Attal. Il faut naturellement rester prudent : nous parlons d'un sondage, pas d'un résultat électoral, et entre 25 et 32 % des personnes interrogées disent qu'elles pourraient s'abstenir ou voter blanc ou nul selon les scénarios. Mais la photographie mérite tout de même qu'on s'y arrête.
Un pari politique qui devait dépasser les anciens clivages
En 2017, Emmanuel Macron avait construit son succès sur une promesse politique assez extraordinaire : dépasser le vieux clivage gauche-droite. Il y est d'ailleurs parvenu. Le Parti socialiste, qui avait remporté la présidentielle cinq ans auparavant, s'est effondré. Les Républicains, héritiers de la grande droite gouvernementale, ont eux aussi perdu une grande partie de leur place centrale. Emmanuel Macron a rassemblé autour de lui des sociaux-démocrates, des centristes, des libéraux et une partie de la droite modérée. Pendant un temps, l'opération a fonctionné.
Mais lorsqu'on détruit ou absorbe les forces politiques qui occupaient le centre du jeu depuis des décennies, une question se pose nécessairement : que reste-t-il lorsque le mouvement qui les a remplacées s'affaiblit à son tour ? Le sondage de septembre 2026 nous donne au moins un élément de réponse. D'un côté Marine Le Pen. De l'autre Jean-Luc Mélenchon. Et entre les deux, un espace politique fragmenté qui peine, pour l'instant, à faire émerger une alternative capable de rivaliser. On peut difficilement considérer cela comme un détail après presque dix années de macronisme.
Macron est-il responsable ?
Ce serait trop simple de répondre oui. Un président de la République ne crée pas à lui seul les mouvements profonds d'une société. La progression du Rassemblement national a commencé bien avant 2017. Jean-Luc Mélenchon avait déjà obtenu près de 20 % à la présidentielle de cette année-là. Les fractures territoriales, sociales, identitaires ou économiques françaises ne sont évidemment pas nées avec Emmanuel Macron. La même polarisation traverse d'ailleurs de nombreuses démocraties occidentales.
Mais l'argument inverse me paraît tout aussi difficile à tenir : après dix ans au pouvoir, le président sortant ne pourrait avoir aucune responsabilité dans l'état du paysage politique qu'il laisse derrière lui. D'autant que la lutte contre les extrêmes faisait explicitement partie de son contrat politique initial. C'est cela qui rend la comparaison avec la phrase du Louvre intéressante. Le président qui voulait faire en sorte que les électeurs « n'aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes » pourrait quitter le pouvoir avec ces mêmes forces occupant les deux premières places d'un sondage présidentiel. L'ironie politique est difficile à ignorer.
Une France de plus en plus polarisée
Ce qui m'inquiète le plus n'est d'ailleurs pas tel ou tel candidat. C'est la polarisation elle-même. Plus un pays se divise en blocs qui se considèrent mutuellement comme illégitimes ou dangereux, plus le débat politique devient passionnel. On ne discute plus réellement d'une mesure. On demande d'abord qui la propose.
La dette publique, la sécurité, l'immigration, l'éducation, l'industrie, l'énergie ou l'indépendance nationale devraient pouvoir être discutées avec des chiffres, des avantages, des coûts et des arbitrages. Mais dans une société extrêmement polarisée, chaque sujet devient rapidement un marqueur d'appartenance. Êtes-vous avec nous ou contre nous ? Êtes-vous de gauche ou de droite ? Progressiste ou réactionnaire ? Mondialiste ou nationaliste ? Les mots finissent parfois par remplacer les arguments. Et c'est probablement l'une des choses dont la France a le moins besoin aujourd'hui.
Le paradoxe du « en même temps »
Emmanuel Macron avait justement voulu dépasser ces oppositions. Son fameux « en même temps » partait d'une intuition qui me semblait intéressante : une idée n'est pas bonne parce qu'elle vient de gauche et mauvaise parce qu'elle vient de droite. On peut vouloir davantage de liberté économique tout en souhaitant protéger les plus fragiles. On peut vouloir davantage d'Europe tout en défendant certains intérêts nationaux. On peut vouloir de l'ordre sans renoncer aux libertés publiques.
Cette volonté de sortir des étiquettes aurait pu permettre de rendre le débat politique plus rationnel. Le résultat actuel semble malheureusement assez différent. Le centre politique s'est rétréci tandis que ses deux oppositions les plus fortes se sont renforcées. Encore une fois, il serait intellectuellement malhonnête d'en attribuer toute la responsabilité à Emmanuel Macron. Mais il serait tout aussi étrange de dresser le bilan de ses dix années de pouvoir sans poser la question.
Le vrai héritage politique de 2027
Il reste plusieurs mois avant l'élection présidentielle. Un sondage n'est pas une prédiction et l'histoire électorale française est remplie de candidats que l'on voyait au second tour un an auparavant et qui n'y sont jamais arrivés. Les électeurs peuvent encore changer d'avis. Les candidatures elles-mêmes peuvent évoluer. Les campagnes comptent. Mais la photographie de septembre 2026 existe. Et elle raconte quelque chose.
En 2017, Emmanuel Macron avait promis de dépasser les vieux partis et de réduire les raisons qui poussaient les Français vers les extrêmes. Presque dix ans plus tard, les vieux partis ont effectivement presque disparu du premier plan. Sur le reste, le bilan est beaucoup moins évident. Peut-être est-ce même là le paradoxe de la décennie Macron : avoir réussi à détruire l'ancien paysage politique sans parvenir à construire durablement celui qui devait le remplacer.
Le prochain président héritera donc d'une France confrontée à des problèmes très concrets, mais aussi d'un débat politique devenu extrêmement polarisé. Et réparer le second sera peut-être une condition indispensable pour pouvoir sérieusement s'attaquer aux premiers.
