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Pour gagner la bataille de l'IA, il faudra d'abord produire de l'électricité

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Centre de données illuminé à côté d'une centrale nucléaire, reliés par des lignes à haute tension

J'utilise l'intelligence artificielle tous les jours. Plus je l'utilise, plus je mesure ce qu'elle peut changer dans notre manière de travailler. Mais il y a quelque chose que l'on oublie facilement lorsque l'on parle d'IA. Derrière ChatGPT, Gemini ou les futurs modèles européens, il n'y a pas seulement du logiciel. Il y a des bâtiments immenses, des processeurs, des systèmes de refroidissement, des réseaux électriques, de l'eau et surtout énormément d'électricité.

L'intelligence artificielle ressemble à une industrie numérique. Elle est aussi en train de devenir une industrie lourde. Un rapport publié cette semaine par Friends of Europe pose justement la question : si l'Europe veut développer ses propres capacités d'intelligence artificielle, où allons-nous installer les centres de données nécessaires, comment allons-nous les alimenter et qui paiera les infrastructures électriques qu'ils exigent ?

Le rapport résume bien le changement d'époque : la disponibilité d'une électricité fiable, abondante et abordable devient désormais un critère de localisation des investissements numériques. Les centres de données peuvent être construits beaucoup plus rapidement que les réseaux électriques nécessaires pour les alimenter. Sur ce terrain, la France possède encore une carte exceptionnelle.

Un avantage que nous avons failli oublier

En 2025, plus de 95 % de l'électricité produite en France était bas-carbone. La production nucléaire avait retrouvé 373 TWh et la France exportait massivement son électricité. Les prix français étaient parmi les plus compétitifs d'Europe. À une époque où l'IA, les data centers, les batteries et l'électrification de l'industrie vont réclamer toujours plus d'électricité, ce patrimoine peut redevenir un avantage industriel considérable.

Je dis bien redevenir, car nous avons passé une partie des quinze dernières années à fragiliser politiquement ce qui constituait justement l'un de nos grands avantages comparatifs. En 2015, la France s'était fixé l'objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % dès 2025. Quelques années plus tard, Emmanuel Macron reconnaissait lui-même que l'échéance était irréaliste et la repoussait à 2035. Fessenheim a néanmoins fermé en 2020 et le projet de l'époque prévoyait encore la fermeture de quatorze réacteurs d'ici 2035.

Je considère rétrospectivement que ce fut une erreur. Nous disposions d'un parc nucléaire déjà construit, capable de produire massivement une électricité décarbonée. Au lieu de considérer cette capacité comme un outil de puissance industrielle, nous avons pendant des années organisé sa réduction. Il faut toutefois être juste avec les faits : les difficultés françaises de 2022 ne provenaient pas seulement de décisions politiques. Le parc nucléaire avait alors connu une indisponibilité historique, en particulier à cause des opérations de maintenance et du phénomène de corrosion sous contrainte. Sa disponibilité moyenne était tombée à 54 %, contre 73 % entre 2015 et 2019.

Depuis, la situation s'est profondément redressée. Et cette électricité abondante pourrait être exactement ce dont nous avons besoin pour la prochaine révolution industrielle.

Le problème du prix européen

Il y a aussi un autre débat, plus technique mais essentiel : celui du marché européen de l'électricité. On entend souvent dire que la France, malgré son nucléaire bon marché, est obligée de payer son électricité au prix du gaz allemand. Ce n'est pas exactement ainsi que fonctionne le système. Sur le marché européen de gros, le prix est fixé selon un mécanisme marginal : les moyens de production sont appelés du moins cher au plus cher jusqu'à satisfaire la demande. Le dernier nécessaire fixe alors le prix pour l'ensemble du marché concerné. Lorsque ce dernier moyen est une centrale à gaz, le prix du gaz peut donc déterminer celui de toute l'électricité échangée à cet instant.

Pendant la crise énergétique de 2021-2023, lorsque le gaz est devenu extrêmement cher, ce mécanisme a contribué à transmettre la flambée des prix fossiles au marché électrique européen. C'est là que je reste critique. Lorsque vous avez investi pendant des décennies dans un parc capable de produire une électricité largement indépendante du gaz, il est difficile d'accepter que cet avantage puisse être en partie effacé lors d'une crise par le fonctionnement du marché continental.

À mes yeux, c'est un peu comme demander au coureur le plus rapide d'attacher quelques poids à ses chaussures afin que la course soit plus homogène. Mais il faut également reconnaître l'autre face du système : l'interconnexion européenne permet à la France d'importer lorsque son parc rencontre des problèmes et d'exporter lorsqu'elle produit davantage que ses besoins. Elle a d'ailleurs exporté un record de 92,3 TWh en 2025.

Le sujet n'est donc pas de sortir caricaturalement du marché européen. Il est de faire en sorte que notre organisation européenne ne neutralise pas l'avantage compétitif que nous avons construit. Et aujourd'hui, cet avantage redevient visible : en 2025, le prix français de gros s'est largement découplé de celui de ses voisins et s'est retrouvé nettement inférieur au prix allemand.

L'IA change la valeur de notre électricité

C'est là que le rapport de Friends of Europe devient intéressant. L'Europe veut multiplier ses capacités de calcul. La Commission ambitionne notamment de tripler la capacité européenne des centres de données d'ici 2035. Mais le rapport rappelle qu'un data center ne se branche pas simplement sur une prise électrique. Il faut parfois renforcer des postes, construire des lignes, adapter les réseaux et sécuriser une production suffisante.

Et tout cela coûte de l'argent. Sur ce point, ma position est assez simple : celui qui consomme doit payer. Si Google, Microsoft ou un opérateur européen veut implanter un immense centre de données nécessitant des centaines de mégawatts et que cela impose plusieurs centaines de millions d'euros d'investissements dans le réseau, je ne vois pas pourquoi la facture devrait être transférée aux particuliers ou aux petites entreprises.

Friends of Europe arrive d'ailleurs à une conclusion proche : les grands consommateurs doivent contribuer équitablement aux infrastructures qu'ils rendent nécessaires, avec des protections pour les ménages et les petits consommateurs. Ce principe me paraît sain. L'État peut évidemment investir dans son réseau électrique parce qu'il s'agit d'une infrastructure stratégique. Mais une entreprise qui provoque directement un besoin de raccordement ou de renforcement exceptionnel doit participer à son financement.

La souveraineté ne consiste pas à subventionner sans limite ceux qui viennent consommer notre électricité.

Tout le monde veut l'IA, personne ne veut le data center à côté de chez lui

Reste un problème très humain. Nous voulons tous l'intelligence artificielle. Nous voulons les emplois, les investissements, les services numériques, la souveraineté technologique et les recettes fiscales. Mais le centre de données, si possible, chez le voisin. Un data center prend du terrain. Il consomme énormément d'électricité. Selon les techniques utilisées et le climat local, son refroidissement peut également nécessiter de l'eau. Il peut imposer des lignes électriques supplémentaires et transformer un environnement local.

Friends of Europe insiste donc beaucoup sur l'acceptabilité locale : choix des implantations en fonction du réseau, de la disponibilité d'électricité propre, du stress hydrique et du foncier, information des habitants et bénéfices concrets pour les territoires accueillant les infrastructures. Je trouve cette approche raisonnable. On ne peut pas expliquer que les data centers sont essentiels à notre souveraineté, puis considérer que leur implantation est toujours acceptable… à condition qu'elle ait lieu cinquante kilomètres plus loin.

Si nous voulons une industrie de l'IA en Europe, il faudra accepter qu'elle ait une empreinte physique. Comme une usine. La contrepartie doit être claire : les entreprises paient les infrastructures qu'elles nécessitent, limitent leur consommation d'eau, réutilisent la chaleur lorsqu'il existe réellement un débouché local et apportent quelque chose au territoire qui les accueille.

Ce sera probablement l'un des nouveaux visages du vieux débat français : nous voulons réindustrialiser, mais sommes-nous encore prêts à accueillir l'industrie ?

L'électricité redevient une matière première stratégique

C'est finalement ce qui m'intéresse le plus dans cette histoire. Pendant longtemps, nous avons surtout parlé de l'électricité sous trois angles : combien coûte ma facture, combien émet-elle de CO₂ et comment réduire ma consommation ? Toutes ces questions restent légitimes. Mais une quatrième devient centrale : qu'est-ce que notre électricité nous permet de produire ? Des voitures électriques.

De l'acier décarboné. De l'hydrogène. Des batteries. Et maintenant de l'intelligence artificielle. RTE considère d'ailleurs que l'abondance française d'électricité bas-carbone à faible coût variable constitue aujourd'hui « un atout considérable » pour décarboner l'économie et accueillir de nouveaux usages. La France a longtemps souffert de ne pas avoir de pétrole ou de gaz en quantité significative.

Mais nous disposons d'un autre actif : un système électrique déjà largement décarboné, un parc nucléaire considérable, des renouvelables qui progressent et un réseau couvrant tout le territoire. Il serait dommage de reproduire avec l'IA l'erreur que nous avons commise avec une partie de notre industrie : inventer, former, réglementer… puis laisser les capacités de production s'installer ailleurs.

Cette fois-ci, nous avons encore quelque chose que beaucoup de pays recherchent : de l'électricité abondante, bas-carbone et relativement compétitive. À nous de décider si nous voulons simplement la consommer. Ou nous en servir pour produire la prochaine génération d'industries.