Quand la solitude devient un marché : le nouveau visage du capitalisme numérique

Dans un rapport publié en août 2026 par la Fondation Jean-Jaurès, l'essayiste Paul Klotz propose un concept : celui de « capitalisme de la solitude ». Sa thèse n'est pas simplement que les réseaux sociaux et les outils numériques contribuent à isoler les individus. Elle est plus ambitieuse : l'isolement serait progressivement devenu une ressource économique dont certaines plateformes ont objectivement intérêt à exploiter les mécanismes.
La solitude est devenue un phénomène social majeur dans les sociétés occidentales. En France, le sentiment de solitude progresse et touche particulièrement les jeunes générations. Le rapport rappelle notamment que 11 % des Français étaient en situation d'isolement relationnel en 2025 et que le sentiment de solitude est désormais particulièrement répandu chez les moins de 40 ans. L'image traditionnelle de la personne âgée isolée ne suffit donc plus à décrire le phénomène.
Paul Klotz commence toutefois par distinguer deux réalités. La solitude volontaire peut être féconde : elle permet la réflexion, le dialogue intérieur et la construction du jugement. C'est l'isolement subi qui constitue le problème étudié dans le rapport, qu'il soit objectif — l'absence réelle de relations sociales — ou subjectif — le sentiment de ne pas être suffisamment relié aux autres.
L'auteur ne fait pas du numérique la cause unique de cette évolution. La transformation du travail, la désindustrialisation, la métropolisation, la disparition de certains commerces et services publics, l'affaiblissement des syndicats, des partis politiques de masse, des structures religieuses ou encore de certaines formes traditionnelles de sociabilité ont progressivement réduit les espaces dans lesquels les individus étaient amenés à se rencontrer. La crise sanitaire aurait ensuite accéléré une tendance déjà ancienne.
L'attention contre le lien social
Ce qui change avec les plateformes numériques, selon Klotz, est la nature économique du phénomène. Le modèle de nombreuses plateformes repose sur ce que l'on appelle l'économie de l'attention. Leur intérêt consiste à augmenter le temps que les utilisateurs passent devant leurs services. Plus un utilisateur reste longtemps connecté, plus il voit de contenus et de publicités, plus il produit de données et plus son profil peut être affiné. Les mécanismes comme le défilement infini, les notifications ou la lecture automatique répondent notamment à cette logique de rétention.
Or, les relations humaines réelles entrent directement en concurrence avec ce temps d'écran. Une soirée passée avec des amis, une activité associative, un entraînement sportif ou simplement une conversation familiale sont autant de moments pendant lesquels l'attention n'est pas disponible pour une plateforme.
Trois mécanismes économiques
C'est à partir de là que Paul Klotz construit son concept de « capitalisme de la solitude ». Son raisonnement repose d'abord sur une boucle de rétroaction. Les personnes isolées ont tendance à utiliser davantage certains réseaux sociaux ; mais un usage intensif peut lui-même accroître le sentiment d'isolement. Le rapport évoque notamment la comparaison permanente avec des personnes semblant avoir une vie sociale particulièrement riche, la diminution de la pratique des interactions en face-à-face et la concurrence entre les récompenses immédiates offertes par les écrans et celles, plus lentes et incertaines, des relations humaines.
Premièrement, une personne isolée tend à consacrer davantage de temps aux plateformes. Plus encore, lorsqu'une plateforme devient l'un de ses principaux espaces de sociabilité, il devient coûteux psychologiquement de la quitter. L'isolement augmente ainsi à la fois l'intensité d'utilisation et la captivité de l'utilisateur.
Deuxièmement, Klotz estime que l'attention d'une personne isolée peut devenir économiquement plus intéressante. La solitude peut favoriser certaines formes de consommation compensatoire, tandis que l'utilisation prolongée permet de recueillir davantage d'informations sur l'utilisateur et donc d'améliorer le ciblage publicitaire.
Troisièmement, la solitude crée elle-même de nouveaux marchés. Applications de rencontres amoureuses ou amicales, services de mise en relation et désormais compagnons virtuels peuvent être vendus comme des réponses à l'isolement. Le rapport souligne alors un paradoxe économique : une entreprise dont le modèle dépend de personnes recherchant une relation n'a pas nécessairement intérêt à résoudre définitivement leur problème puisque le succès de son service peut conduire à sa désinstallation.
L'intelligence artificielle, nouvelle étape
C'est avec les agents conversationnels que la thèse prend une dimension nouvelle. Les réseaux sociaux servaient encore principalement d'intermédiaires entre des êtres humains. Une intelligence artificielle conversationnelle peut désormais devenir elle-même l'interlocuteur : conseiller, confident, ami, soutien émotionnel et parfois même partenaire amoureux. Paul Klotz parle alors d'une « économie de la relation numérique ».
Plus l'utilisateur se confie, plus l'IA accumule d'informations sur sa personnalité, son histoire, ses émotions et ses fragilités. Cette mémoire permet de personnaliser davantage les réponses et peut également accroître le coût psychologique du départ : changer de service signifie potentiellement abandonner une intelligence artificielle qui connaît une partie importante de son histoire personnelle.
Le rapport cite plusieurs enquêtes montrant que l'utilisation affective des IA n'est déjà plus marginale. Aux États-Unis, une étude citée indique que 23 % des jeunes adultes interrogés utilisent un agent conversationnel comme un ami et 10 % comme un partenaire amoureux. En France, les données du Crédoc reprises par le rapport indiquent qu'un quart des moins de 40 ans entretiennent une forme de relation émotionnelle avec une IA. Pour l'auteur, l'étape anthropologique est importante : des fonctions relationnelles qui appartenaient jusqu'ici essentiellement à la sphère humaine peuvent désormais devenir des services marchands.
Une question qui devient politique
Paul Klotz considère enfin la solitude numérique comme une externalité négative : les profits liés à l'économie de l'attention restent privés tandis qu'une partie de ses conséquences éventuelles — santé mentale, pertes de productivité, désocialisation ou dépenses de santé — est supportée collectivement.
Le rapport mobilise également Hannah Arendt pour rappeler que l'atomisation des individus peut avoir des conséquences politiques. L'auteur ne prétend pas que les technologies numériques conduisent mécaniquement au totalitarisme. Il estime toutefois qu'une société composée d'individus plus isolés, moins insérés dans des collectifs et davantage enfermés dans des univers informationnels homogènes peut devenir plus vulnérable aux discours simplificateurs et aux formes autoritaires de pouvoir.
Il formule finalement plusieurs propositions : imposer aux acteurs numériques une obligation plus forte de démontrer l'innocuité de leurs produits, instaurer un moratoire sur l'utilisation des agents conversationnels par les moins de 16 ans, créer un service public du bénévolat et de l'engagement associatif et reconnaître la protection du « capital émotionnel, relationnel et cognitif » des citoyens comme un objectif politique majeur.
Un concept discutable, une question sérieuse
Le concept de « capitalisme de la solitude » pourra naturellement être discuté. Il reste difficile de déterminer précisément ce qui relève d'une causalité directe, d'une corrélation ou d'un effet parmi d'autres dans les transformations contemporaines du lien social. Le rapport ne démontre pas davantage l'existence d'une stratégie coordonnée des entreprises technologiques visant à produire de la solitude — et son auteur ne le prétend pas.
La question qu'il pose mérite néanmoins d'être prise au sérieux : que se passe-t-il lorsqu'un modèle économique gagne davantage d'argent à mesure que nous consacrons moins de temps au monde qui nous entoure et davantage aux services qu'il nous vend ? Et plus encore lorsque ces mêmes entreprises peuvent commencer à nous vendre une réponse au manque relationnel auquel leurs produits ont peut-être contribué ?
C'est sans doute là que se situe l'idée la plus stimulante du rapport : la solitude n'est peut-être plus seulement un problème social auquel le marché tente d'apporter des solutions. Elle pourrait être en train de devenir un marché en elle-même.
