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Cent ans d’histoire : qu’est-ce qui fait vraiment la réussite d’un pays ?

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Globe ancien et livre d’histoire avec un ruban tricolore

Je vais commencer par préciser l’objet de cet article, parce que le sujet se prête particulièrement bien aux procès d’intention. Je suis de droite, mais je ne cherche pas ici à démontrer que « la droite a toujours raison » et que « la gauche a toujours tort ». Ce serait aussi caricatural qu’inutile. Je veux simplement essayer de vérifier une intuition en regardant grossièrement ce qui s’est passé dans le monde au cours des cent dernières années. Et surtout, encore faut-il savoir ce que l’on appelle la droite.

Pour moi, être de droite ne signifie pas souhaiter la disparition de l’État, privatiser les hôpitaux ou considérer que chacun doit se débrouiller seul. Je suis favorable à une école publique forte, à un système de santé accessible à tous, à une protection sociale et à un État capable d’aider ceux qui en ont réellement besoin. J’associe davantage la droite à quelques principes : la responsabilité individuelle, le mérite, la propriété privée, l’entreprise, l’autorité de l’État, la nation, la souveraineté et l’idée qu’un pays doit être suffisamment puissant pour défendre ses propres intérêts. À partir de là, regardons ce qui s’est passé.

Être riche ne suffit pas

Si l’on définit la réussite uniquement par le niveau de vie, ma question est rapidement réglée. La Suède, le Danemark ou la Norvège sont d’immenses réussites. Leurs populations vivent bien, leurs services publics fonctionnent généralement bien, leurs institutions sont solides et leurs économies sont prospères. La Suède, notamment, a longtemps été dominée politiquement par la social-démocratie et reste aujourd’hui l’un des pays les plus développés du monde. L’OCDE souligne encore la solidité de ses institutions, son niveau de vie élevé et son faible niveau d’endettement public.

Il serait donc absurde de prétendre que la gauche sociale-démocrate conduit nécessairement à la ruine. Mais ce n’est pas exactement la question que je me pose. Car être riche est une chose. Être riche, puissant et réellement souverain en est une autre. Le Danemark est un pays admirable. Mais soyons francs : son avis ne détermine pas la marche du monde. La Suède dispose d’une excellente industrie, y compris militaire, mais elle a rejoint l’OTAN et inscrit désormais sa sécurité dans un système collectif largement structuré autour de la puissance américaine. Cela n’enlève rien à sa réussite. Cela signifie simplement qu’elle ne joue pas dans la même catégorie stratégique que les États-Unis, la Chine ou, malgré son déclin relatif, la France.

C’est donc cette réussite plus rare qui m’intéresse : un pays dont les habitants vivent correctement, qui produit de la richesse, qui possède une puissance militaire et diplomatique et qui conserve suffisamment d’autonomie pour pouvoir dire non aux autres grandes puissances. Combien sont-ils ? Pas beaucoup.

Les États-Unis : le cas le plus évident

Sur le siècle écoulé, le grand vainqueur est difficile à contester. Les États-Unis ont cumulé une richesse considérable, les plus grandes entreprises mondiales, une capacité technologique extraordinaire, une monnaie internationale, une puissance culturelle gigantesque et la première armée du monde. En 2025 encore, ils représentaient à eux seuls environ un tiers des dépenses militaires mondiales. Or ranger les États-Unis dans une simple alternance « gauche/droite » à la française me semblerait absurde.

Les démocrates de Roosevelt, Kennedy ou Clinton ne correspondent pas à ce que la France appelle historiquement la gauche. Roosevelt a considérablement renforcé l’État social. Cela ne l’a pas conduit à remettre en cause la propriété privée, l’économie de marché, la puissance militaire américaine ou l’idée que les États-Unis devaient défendre fermement leurs intérêts. Démocrates et républicains se sont affrontés pendant un siècle sur la fiscalité, les droits sociaux, le rôle de l’État ou les questions de société. Mais ils sont longtemps restés à l’intérieur d’un même cadre : capitalisme, entreprise privée, patriotisme extrêmement fort, défense nationale massive et volonté de puissance.

D’ailleurs, les données empêchent de raconter une histoire simpliste dans laquelle les présidents républicains auraient systématiquement mieux géré l’économie. Une étude célèbre de Blinder et Watson a même constaté une croissance moyenne plus élevée sous les présidents démocrates depuis la Seconde Guerre mondiale, sans pouvoir attribuer simplement cet écart à leurs politiques économiques. Le sujet est donc ailleurs. L’Amérique n’est pas devenue la première puissance mondiale parce qu’elle votait à droite ou à gauche tous les quatre ans. Elle l’est devenue parce qu’un socle politique et économique extrêmement puissant a survécu aux alternances.

Le contre-exemple communiste est tout aussi instructif

Prenons maintenant l’autre extrême. L’Union soviétique a été une formidable puissance. Elle avait l’arme nucléaire. Une armée gigantesque. Elle a envoyé le premier homme dans l’espace. Elle contrôlait une partie considérable de l’Europe et sa parole comptait partout dans le monde. Mais quel prix payait sa population pour cette puissance ? Un système économique incapable, à terme, d’offrir à ses habitants un niveau de vie comparable à celui des grandes démocraties occidentales.

La comparaison entre les deux Corées est encore plus spectaculaire. Même peuple, même culture, histoire commune jusqu’à la séparation, puis deux systèmes radicalement différents. Les économistes Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson utilisent précisément cet exemple pour montrer l’importance déterminante des institutions économiques dans le développement à long terme. Au Sud : progressivement, entreprise privée, propriété, exportations, investissement, marché — même si l’État est longtemps resté extrêmement interventionniste et le régime autoritaire.

Au Nord : collectivisation et économie administrée. Nous connaissons le résultat. Et la Chine me paraît encore plus intéressante. On présente parfois son ascension comme la preuve qu’un système communiste peut triompher économiquement. Mais son formidable décollage commence précisément après 1978, lorsque Deng Xiaoping introduit progressivement davantage de marché, ouvre le pays aux capitaux étrangers et laisse se développer des entreprises non étatiques. Depuis cette ouverture, près de 800 millions de Chinois sont sortis de l’extrême pauvreté selon la Banque mondiale.

La Chine est toujours politiquement communiste. Économiquement, celle de Mao et celle d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir. Cela ne fait pas de la Chine un pays « de droite ». Ce serait ridicule. Mais cela montre à mes yeux quelque chose d’important : même le Parti communiste chinois a fini par comprendre que l’on ne crée pas durablement de richesse en supprimant les mécanismes du marché, l’initiative et l’intérêt individuel.

Et la France ?

C’est probablement le cas qui me parle le plus. La France qui sort de la guerre n’est certainement pas un pays ultralibéral. Sous de Gaulle, on nationalise, on planifie, on crée la Sécurité sociale, on construit un État puissant, on développe de grandes entreprises publiques et on investit massivement dans des secteurs stratégiques. La reconstruction française associe explicitement politique sociale, intervention publique et « bataille de la production ».

Mais parallèlement, cette France développe l’arme nucléaire, son industrie aéronautique, son énergie atomique, une diplomatie autonome et une capacité militaire propre. Elle appartient au camp occidental mais refuse d’être un satellite des États-Unis. Elle quitte le commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966 sans quitter l’Alliance. Elle reconnaît la Chine populaire avant beaucoup de ses partenaires occidentaux. Elle construit une dissuasion nucléaire dont le principe essentiel est précisément que la décision française ne dépend de personne d’autre.

Aujourd’hui encore, la France reste l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Est-ce « de droite » ? Oui, de Gaulle l’était. Était-il libéral au sens économique contemporain ? Clairement pas. Et c’est précisément ce qui m’intéresse.

Peut-être avons-nous mal posé le débat

Après avoir regardé ces exemples, je ne peux donc pas écrire sérieusement : « cent ans d’histoire prouvent que la droite réussit et que la gauche échoue ». Ce serait faux. La social-démocratie nordique a produit des sociétés remarquablement prospères. Des gouvernements démocrates américains ont accompagné certaines des périodes de plus forte croissance américaine. À l’inverse, des gouvernements incontestablement de droite ont également conduit leur pays au désastre.

Mais quelque chose ressort malgré tout. Je trouve très peu de grandes réussites durables ayant rejeté la propriété privée, l’entreprise, la responsabilité individuelle, la création de richesse ou l’économie de marché. Je trouve également très peu de grandes puissances réellement indépendantes ayant considéré la défense, l’industrie stratégique, l’autorité de l’État ou la souveraineté comme des notions dépassées. Et inversement, certaines des sociétés les plus agréables à vivre ont pu développer une protection sociale considérable précisément parce qu’elles disposaient auparavant d’une économie suffisamment productive pour la financer.

La Suède elle-même en fournit une illustration intéressante : confrontée à une crise profonde au début des années 1990, elle a réformé son État-providence, dérégulé plusieurs marchés et renforcé considérablement sa discipline budgétaire. L’OCDE estime que ces réformes ont ensuite contribué à ses gains de productivité. Alors peut-être que la vieille opposition gauche-droite masque une partie du problème. Je crois beaucoup à la solidarité. Mais il faut d’abord créer ce que l’on souhaite redistribuer.

Je crois à l’État. Mais un État incapable de défendre ses frontières, ses intérêts ou ses décisions n’est plus tout à fait souverain. Je crois aux services publics. Mais ils doivent être financés par une économie qui produit suffisamment de richesse. Je crois à la coopération internationale. Mais coopérer n’a de sens que si l’on reste capable, lorsqu’un partenaire change soudainement de politique, de choisir sa propre voie. Au fond, le modèle qui semble avoir le mieux résisté au siècle écoulé n’est peut-être ni celui de la droite caricaturale ni celui de la gauche caricaturale.

C’est quelque chose de plus pragmatique. Une économie suffisamment libre pour créer de la richesse. Un État suffisamment fort pour fixer les règles et protéger les plus faibles. Une nation suffisamment souveraine pour défendre ses intérêts. Et une solidarité suffisamment développée pour que la prospérité ne bénéficie pas seulement à quelques-uns. Cela ressemble peut-être davantage à de Gaulle qu’à Reagan. Et probablement davantage à ce que j’appelle, moi, être de droite. Mais au moins, après avoir regardé les faits, je préfère arriver à cette conclusion plutôt que d’avoir décidé à l’avance celle que je voulais trouver.