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Défense européenne : se réarmer, oui. Devenir dépendants des États-Unis, non.

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Avion de combat sur un tarmac à l'aube, avec des drapeaux européens et français devant un hangar

Alors que l'Europe augmente rapidement ses dépenses militaires, une question essentielle reste étonnamment peu présente dans le débat public : avec quelles armes voulons-nous assurer notre défense ? Derrière la volonté légitime de renforcer les capacités militaires européennes se joue en effet une autre bataille, industrielle et stratégique. Car acheter une arme ne consiste pas seulement à acquérir du matériel. Cela crée une dépendance qui peut durer plusieurs décennies.

Le 31 août 2026, l'Australian Strategic Policy Institute (ASPI) publiait une note consacrée aux 75 ans de l'alliance militaire entre l'Australie et les États-Unis. Son propos concernait d'abord Canberra : face à la montée des tensions dans l'Indo-Pacifique, l'Australie et les États-Unis devraient aller plus loin dans leur intégration militaire et définir précisément leurs rôles respectifs en cas de crise.

L'idée défendue est cohérente : une alliance n'est réellement dissuasive que si l'adversaire potentiel sait que ses membres disposent non seulement des moyens militaires nécessaires, mais également de la volonté politique et de l'organisation permettant de les utiliser ensemble.

Le raisonnement australien pose cependant, par ricochet, une question fondamentale aux Européens : jusqu'où une alliance peut-elle être approfondie sans se transformer progressivement en dépendance ?

L'Europe dépense davantage… mais achète massivement à l'étranger

Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'Europe a engagé un réarmement spectaculaire. Les dépenses militaires cumulées des États membres de l'Union européenne ont atteint environ 381 milliards d'euros en 2025. Les investissements consacrés à la défense avoisinaient à eux seuls 130 milliards d'euros. Le problème européen n'est donc plus seulement celui du niveau des dépenses. Il est celui de leur utilisation.

Une étude du Parlement européen publiée en 2026 rappelle ainsi que les armées de l'Union utilisent plus de 150 systèmes d'armes différents, contre quelques dizaines seulement aux États-Unis. Cette fragmentation multiplie les coûts de maintenance, les chaînes logistiques, les formations et les problèmes d'interopérabilité.

Plus préoccupant encore : une part importante de l'argent consacré au réarmement européen quitte l'Europe. Selon les dernières données du SIPRI, les importations d'armements des membres européens de l'OTAN ont augmenté de 143 % entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025. Les États-Unis ont fourni à eux seuls 58 % de ces importations. Autrement dit, au moment même où l'Europe affirme vouloir renforcer son autonomie stratégique, son réarmement contribue également à renforcer sa dépendance envers l'industrie militaire américaine.

Le cas spectaculaire de l'aviation de combat

Cette dépendance apparaît particulièrement clairement dans le ciel européen. Selon le SIPRI, les pays européens de l'OTAN avaient, à la fin de 2024, 472 avions de combat américains supplémentaires en commande, auxquels s'ajoutaient 150 hélicoptères de combat.

Le phénomène est largement porté par le F-35 de Lockheed Martin. Belgique, Pays-Bas, Italie, Allemagne, Pologne, Finlande, Danemark, Norvège, Royaume-Uni ou encore Suisse : le chasseur américain est progressivement en train de devenir l'un des appareils de référence des forces aériennes européennes.

Les données de l'International Institute for Strategic Studies sont révélatrices. Entre 2022 et mi-2025, les entreprises américaines ont capté 59,8 % de la valeur des contrats aéronautiques militaires signés par les États de l'Union européenne. Les commandes de F-35 représentaient à elles seules 14 % de la valeur de l'ensemble des grands contrats militaires étudiés sur cette période.

Ce choix peut parfaitement se comprendre à court terme. Le F-35 est disponible, extrêmement performant, produit en grande série et conçu pour fonctionner au cœur de l'écosystème militaire américain et de l'OTAN. Mais c'est précisément là que commence le problème.

Une arme n'est plus simplement une machine

Acheter un fusil ou un canon il y a cinquante ans et acheter un système d'armes moderne sont deux choses très différentes. Un avion de combat contemporain dépend de logiciels, de mises à jour, de pièces détachées, de systèmes de communication, de munitions, de maintenance, de données et parfois d'infrastructures techniques contrôlées ou fortement dépendantes du constructeur et de son pays d'origine.

L'achat initial crée donc une relation qui peut durer trente ou quarante ans. Et plus les différentes composantes d'une armée reposent sur le même fournisseur étranger, plus il devient difficile de s'en détacher.

L'Europe connaît déjà cette situation dans plusieurs domaines stratégiques. Le Parlement européen reconnaît que les États européens restent fortement dépendants des États-Unis pour certaines capacités déterminantes : renseignement et surveillance, ravitaillement en vol, transport stratégique lourd, commandement, frappe à longue portée ou encore certaines composantes de la défense aérienne.

En matière spatiale, l'écart est particulièrement impressionnant : les États-Unis disposaient de 246 satellites militaires en 2023 contre seulement 49 pour les membres européens de l'OTAN. L'IISS rappelle également que les États-Unis fournissent plus de la moitié des avions de chasse et d'attaque au sol de l'ensemble de l'OTAN. Et parmi les appareils restants, environ la moitié sont eux-mêmes de conception américaine.

La question n'est donc pas de savoir si les États-Unis sont un allié militaire majeur de l'Europe. Ils le sont incontestablement. La véritable question est de savoir si une alliance doit nécessairement conduire à une dépendance capacitaire.

La France constitue une exception qu'elle doit préserver

Dans ce paysage, la France occupe une position particulière. Il serait excessif d'affirmer que 100 % des équipements utilisés par les armées françaises sont français. L'armée de l'Air utilise par exemple des drones américains MQ-9 Reaper et certaines capacités spécialisées ont également une origine étrangère.

Mais la France conserve quelque chose que très peu de pays européens possèdent encore : la capacité industrielle et technologique de produire ou de maîtriser nationalement l'essentiel des équipements nécessaires à l'exercice de sa souveraineté militaire.

Elle dispose de sa propre aviation de combat avec le Rafale, de ses sous-marins nucléaires, de ses missiles stratégiques, de ses frégates, de ses blindés, de ses systèmes électroniques et radar, d'une industrie spatiale, d'une industrie missilière et surtout d'une dissuasion nucléaire indépendante.

Le missile nucléaire hypersonique ASN4G, actuellement développé pour équiper le futur Rafale F5 à l'horizon 2035, en constitue une illustration : très peu de pays disposent encore des compétences industrielles permettant de maîtriser une telle chaîne technologique. La France demeure par ailleurs l'un des principaux exportateurs mondiaux d'armement.

Cette situation n'est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d'une politique poursuivie pendant plusieurs décennies et reposant sur une conviction profondément gaullienne : un pays qui ne maîtrise pas les moyens essentiels de sa défense ne maîtrise jamais complètement sa politique étrangère.

Le prix de l'indépendance

Cette autonomie a évidemment un coût. Développer un avion comme le Rafale coûte plus cher que rejoindre un programme produit à plusieurs milliers d'exemplaires. Maintenir une industrie nucléaire militaire, des chantiers navals, des bureaux d'études, une industrie missilière et des capacités spatiales suppose des commandes régulières de l'État.

À court terme, acheter américain peut donc être rationnel. À long terme, la question devient beaucoup plus complexe. Car lorsqu'un État abandonne une compétence industrielle militaire, la reconstruire vingt ans plus tard est extraordinairement difficile.

Il ne suffit pas de reconstruire une usine. Il faut retrouver les ingénieurs, les techniciens, les fournisseurs, les brevets, les chaînes de production, les savoir-faire et parfois plusieurs décennies de recherche accumulée. C'est pourquoi la défense ne peut être considérée comme un marché ordinaire.

L'Europe risque un paradoxe

L'Union européenne veut aujourd'hui devenir davantage autonome militairement tout en achetant massivement les équipements qui accompagnent cette autonomie… aux États-Unis. Le paradoxe est évident.

L'Europe pourrait ainsi consacrer des centaines de milliards d'euros supplémentaires à sa défense tout en devenant plus dépendante technologiquement de Washington qu'elle ne l'était avant son réarmement.

Cela ne signifie pas qu'il faudrait bannir les équipements américains. Dans certains domaines, aucune alternative européenne immédiatement disponible n'offre les mêmes performances ou les mêmes délais. Le Parlement européen reconnaît par exemple que l'Europe ne produit actuellement aucune solution pleinement équivalente dans certaines catégories comme les drones MALE, les missiles balistiques tactiques ou les lance-roquettes à longue portée.

Il faut également reconnaître une réalité souvent oubliée : les Européens achètent américain parce que les États-Unis proposent parfois tout simplement un produit disponible immédiatement là où l'industrie européenne demande plusieurs années. L'autonomie stratégique ne peut donc pas se décréter. Elle doit se construire.

Acheter européen doit devenir un objectif stratégique

L'Europe devrait ainsi profiter de l'augmentation historique de ses budgets militaires pour reconstruire une véritable base industrielle commune. La Commission européenne s'est fixé pour objectif qu'au moins 50 % des budgets d'acquisition soient dépensés au sein de l'Union d'ici 2030 et 60 % en 2035.

Le mouvement actuel ne va pourtant pas encore dans cette direction. Selon l'IISS, la part des grands contrats militaires attribuée à des fournisseurs de l'Union est passée de 62 % sur la période précédente à seulement 44 % entre 2022 et mi-2025.

Il existe pourtant des compétences européennes considérables : Dassault, Airbus, MBDA, Thales, Naval Group, KNDS, Rheinmetall, Leonardo, Saab et de nombreux autres industriels disposent des technologies nécessaires pour constituer progressivement une véritable autonomie militaire européenne.

Encore faudrait-il que les États européens acceptent de les faire travailler ensemble, de standardiser davantage leurs équipements et surtout de leur garantir des volumes suffisants. Car acheter européen n'est pas seulement une politique industrielle. C'est une politique de souveraineté.

La France ne doit pas abandonner son avantage

La tentation pourrait exister, au nom de la construction d'une défense européenne, de demander à la France de mutualiser progressivement certaines capacités qu'elle maîtrise aujourd'hui seule. Il faudra être extrêmement prudent.

La coopération européenne est souhaitable lorsqu'elle permet de partager les coûts, d'augmenter les volumes et de créer des champions industriels capables de concurrencer les géants américains. Elle devient beaucoup plus discutable lorsqu'elle conduit un pays à abandonner une compétence qu'il possédait auparavant.

La France doit donc défendre une ligne simple : coopérer sans renoncer à la maîtrise des technologies essentielles à sa souveraineté.

L'expérience européenne montre combien cette précaution est importante. Une dépendance militaire ne se crée pas nécessairement par une décision politique spectaculaire. Elle apparaît progressivement, commande après commande, lorsqu'un pays découvre qu'il ne sait plus fabriquer ses avions, ses missiles, ses munitions ou les composants indispensables à leur fonctionnement. Et lorsque survient une crise politique avec le fournisseur, il est déjà trop tard.

L'alliance n'exclut pas l'autonomie

C'est finalement ce que permet de comprendre, indirectement, la réflexion australienne publiée par l'ASPI. Une alliance militaire solide suppose de savoir précisément ce que chacun est capable d'apporter à l'autre. Mais cette logique ne devrait jamais dispenser un pays — ou l'Europe collectivement — de se demander ce qu'il serait capable de faire si son allié décidait un jour de ne pas intervenir.

Les États-Unis restent aujourd'hui le principal partenaire militaire de l'Europe. Rien n'impose de considérer qu'ils deviendront demain un adversaire. Mais l'autonomie stratégique ne consiste précisément pas à prévoir qui sera notre adversaire dans trente ans.

Elle consiste à faire en sorte que, quel que soit le gouvernement installé à Washington, Moscou ou Pékin, la décision d'engager ou non les forces françaises et européennes demeure prise à Paris et en Europe. C'est cette liberté que la France a réussi, mieux que la plupart de ses voisins, à préserver.

À l'heure où l'Europe s'apprête à investir des centaines de milliards dans son réarmement, elle ferait bien de s'en inspirer. Car une armée peut être extrêmement bien équipée et pourtant ne pas être totalement souveraine.

La véritable puissance militaire ne consiste pas seulement à posséder des armes. Elle consiste à pouvoir les concevoir, les produire, les entretenir et, en dernier ressort, décider seul de leur emploi.