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Énergie, numérique, défense : sommes-nous encore maîtres de nos dépendances ?

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Trois nœuds lumineux interconnectés — tour électrique, salle de serveurs et satellite militaire — au-dessus d'une carte d'Europe sombre, illustrant les dépendances stratégiques

Pendant longtemps, la souveraineté d'un État se mesurait assez simplement : un territoire, une armée, des institutions, une monnaie, une industrie et la capacité de prendre ses propres décisions. Le XXIe siècle rend cette définition beaucoup plus complexe. Un pays peut être juridiquement souverain tout en dépendant d'un autre pour son énergie, d'entreprises étrangères pour ses communications, de satellites privés pour conduire une guerre et de technologies qu'il ne maîtrise plus pour faire fonctionner son économie. Deux études récemment publiées par l'IFRI et l'IRIS, consacrées à première vue à des sujets très différents, posent en réalité la même question : jusqu'à quel point peut-on dépendre des autres sans perdre une partie de sa liberté ?

La guerre en Ukraine aura eu au moins un mérite : rendre visibles des dépendances auxquelles nous ne prêtions plus beaucoup d'attention.

La première fut énergétique.

Lorsque la Russie envahit l'Ukraine en 2022, l'Europe découvre brutalement ce que signifie avoir construit une partie de son modèle énergétique autour du gaz d'une puissance avec laquelle elle entre en confrontation.

Il faut trouver d'autres fournisseurs, développer les importations de gaz naturel liquéfié, construire de nouvelles infrastructures et réorganiser en quelques années des flux énergétiques qui s'étaient constitués sur plusieurs décennies.

L'Europe y parvient.

Mais une question demeure : avons-nous véritablement supprimé notre dépendance ou l'avons-nous en partie déplacée ?

Une note publiée par l'IRIS le 7 septembre 2026, *Comprendre la sécurité énergétique : concepts, réalités physiques, transition énergétique et polycrise*, invite précisément à dépasser une vision trop simple de la sécurité énergétique.

Car disposer d'énergie ne suffit pas.

Encore faut-il pouvoir l'acheminer.

Transformer les matières premières.

Disposer des infrastructures nécessaires.

Sécuriser les routes maritimes.

Maintenir les réseaux électriques.

Accéder aux technologies indispensables à la transition.

Et pouvoir continuer à le faire lorsque survient une crise.

La sécurité énergétique devient donc beaucoup plus qu'une question de pétrole ou de gaz.

Elle devient une question de résilience de l'ensemble du système.

De la dépendance russe à la dépendance américaine ?

Depuis 2022, l'Europe a considérablement réduit sa dépendance énergétique envers la Russie.

Mais cette transformation s'est notamment traduite par une augmentation du rôle des États-Unis dans son approvisionnement.

Cela ne signifie évidemment pas que dépendre des États-Unis équivaut à dépendre de la Russie.

Les États-Unis sont nos alliés.

La Russie est aujourd'hui une puissance avec laquelle l'Europe entretient une confrontation majeure.

Mais raisonner en matière de souveraineté impose d'aller au-delà de la photographie politique du moment.

Un allié peut changer de politique.

Des intérêts peuvent diverger.

Une administration peut succéder à une autre.

Une crise intérieure peut modifier les priorités d'un pays.

La question pertinente n'est donc pas uniquement :

« Notre fournisseur est-il notre ami ? »

Elle est aussi :

« Que se passerait-il si, demain, ses intérêts n'étaient plus les nôtres ? »

C'est précisément la différence entre une relation commerciale et une dépendance stratatégique.

Une dépendance peut en cacher une autre

La transition énergétique ajoute une difficulté supplémentaire.

Remplacer les hydrocarbures par des technologies bas-carbone ne fait pas disparaître les besoins matériels d'une économie.

Cela les transforme.

Il faut des métaux.

Des minerais.

Des batteries.

Des composants électroniques.

Des réseaux électriques beaucoup plus importants.

Des capacités de stockage.

Des technologies de transformation.

Une voiture électrique ne consomme pas d'essence, mais sa fabrication nécessite des matières premières et des chaînes industrielles complexes.

Une éolienne n'a pas besoin de gaz pour produire de l'électricité, mais elle nécessite de l'acier, du cuivre, des équipements électriques et parfois des matériaux dont les chaînes de valeur sont fortement concentrées géographiquement.

La transition écologique peut donc renforcer notre autonomie dans certains domaines tout en créant de nouvelles dépendances dans d'autres.

C'est pourquoi la sécurité énergétique ne peut plus être pensée uniquement en termes de quantité d'énergie disponible.

Elle doit être pensée en termes de chaînes de dépendance.

Et ce raisonnement ne concerne pas seulement l'énergie.

En Ukraine, une autre dépendance est apparue

Le même conflit a révélé une transformation peut-être encore plus spectaculaire.

Dans une étude publiée le 8 septembre 2026 par l'IFRI, *La Silicon Valley et la guerre : leçons ukrainiennes*, Julien Nocetti montre comment les grandes entreprises technologiques sont devenues des acteurs centraux des conflits modernes.

Le phénomène dépasse largement le simple rôle traditionnel d'un fournisseur militaire.

Les technologies numériques interviennent désormais dans les communications, l'imagerie, le traitement de données, le renseignement, les infrastructures informatiques et la circulation de l'information.

Des entreprises privées se retrouvent ainsi au cœur de fonctions autrefois considérées comme relevant presque exclusivement des États.

Et cela produit une situation étrange.

Un gouvernement peut disposer d'une armée.

Des soldats peuvent être engagés sur le terrain.

Le Parlement peut voter les crédits militaires.

Le chef de l'État peut juridiquement disposer du pouvoir de décision.

Mais une partie des capacités permettant concrètement de conduire les opérations peut dépendre d'une entreprise privée située à plusieurs milliers de kilomètres.

C'est une transformation majeure de la souveraineté.

Quand une entreprise devient une puissance géopolitique

Le cas de Starlink a rendu cette évolution particulièrement visible.

Le réseau satellitaire développé par SpaceX a joué un rôle important dans la résilience des communications ukrainiennes.

Cela illustre l'extraordinaire capacité d'innovation d'une entreprise privée.

Mais cela soulève simultanément une question politique vertigineuse.

Que se passe-t-il lorsqu'une technologie indispensable à la conduite d'une guerre dépend des décisions d'une entreprise ?

Et que se passe-t-il lorsque cette entreprise est elle-même largement associée à une personnalité capable d'exercer ses propres choix ?

Le problème n'est pas Elon Musk en tant que tel.

Il est institutionnel.

Nous avons construit des technologies tellement performantes, tellement coûteuses et tellement complexes que certaines entreprises disposent désormais de capacités autrefois réservées aux grandes puissances.

Satellites.

Intelligence artificielle.

Cloud.

Cybersécurité.

Réseaux de communication.

Analyse massive de données.

Le rapport entre l'État et l'entreprise change de nature lorsque l'État ne peut plus facilement remplacer son fournisseur.

Le fournisseur devient alors potentiellement un acteur stratégique.

Acheter un service n'est pas toujours acheter un produit

Cette distinction est fondamentale.

Lorsque la France achète des chaussures à une entreprise étrangère, elle peut théoriquement changer de fournisseur assez facilement.

Lorsqu'un État construit pendant dix ans son infrastructure informatique autour d'un fournisseur de cloud, la situation est différente.

Ses données sont là.

Ses logiciels fonctionnent avec cette architecture.

Ses personnels ont été formés sur ces outils.

Ses systèmes communiquent entre eux.

Changer devient long, coûteux et parfois extrêmement compliqué.

Il en va de même pour certains équipements militaires.

Acheter un avion de combat étranger, par exemple, ne consiste pas seulement à acheter un objet.

Il faut ensuite des pièces détachées.

Des mises à jour.

Des munitions.

Des logiciels.

Des formations.

Des infrastructures de maintenance.

Des échanges de données.

La relation peut durer trente ou quarante ans.

Plus une technologie est complexe, plus l'achat initial peut créer une dépendance durable.

L'énergie, le numérique et la défense racontent la même histoire

À première vue, le rapport de l'IRIS sur la sécurité énergétique et l'étude de l'IFRI sur la Silicon Valley et la guerre parlent de deux sujets différents.

En réalité, ils décrivent deux manifestations du même phénomène.

Nos sociétés sont devenues tellement complexes et interdépendantes qu'aucun pays ne maîtrise seul l'ensemble des systèmes nécessaires à son fonctionnement.

Nous dépendons de fournisseurs d'énergie.

De producteurs de minerais.

De fabricants de semi-conducteurs.

De compagnies maritimes.

De satellites.

De clouds.

De logiciels.

De réseaux de télécommunications.

D'entreprises technologiques.

Et cette interdépendance est généralement une formidable source d'efficacité.

Elle permet de produire moins cher, d'accéder aux meilleures technologies et de répartir les coûts considérables de l'innovation.

Il serait absurde de vouloir la supprimer.

Mais l'interdépendance possède une limite.

Elle devient vulnérabilité lorsque l'un des partenaires peut continuer sans l'autre, mais que l'autre ne peut plus continuer sans lui.

La souveraineté ne signifie donc pas l'autarcie

C'est probablement ici qu'il faut sortir d'un faux débat.

Défendre la souveraineté ne signifie pas vouloir tout fabriquer en France.

La France n'a ni les ressources, ni la population, ni les capacités industrielles permettant de produire absolument tout ce dont une économie moderne a besoin.

L'Union européenne elle-même ne peut pas être totalement autosuffisante.

Et elle n'aurait probablement aucun intérêt économique à essayer de l'être.

La souveraineté doit donc être définie autrement.

Elle consiste à déterminer quelles dépendances nous pouvons accepter et lesquelles peuvent un jour nous empêcher de décider librement.

Importer des bananes ne menace probablement pas notre souveraineté.

Dépendre d'un seul pays pour un matériau indispensable à notre industrie militaire pourrait la menacer.

Utiliser un logiciel étranger n'est pas nécessairement problématique.

Confier une infrastructure stratégique entière à un fournisseur impossible à remplacer rapidement peut le devenir.

Acheter de l'énergie à l'étranger est inévitable pour de nombreux pays européens.

Être incapable de supporter plusieurs mois de rupture d'approvisionnement est une vulnérabilité.

La question pertinente n'est donc pas : « Sommes-nous indépendants ? »

Aucun pays ne l'est complètement.

La question est :

« De quoi ne pouvons-nous absolument pas nous passer, et qui contrôle ce dont nous dépendons ? »

Il faudrait cartographier nos dépendances

C'est peut-être l'un des grands chantiers politiques que devrait entreprendre l'Europe.

Non pas produire une nouvelle déclaration générale sur la souveraineté stratégique.

Mais établir une véritable cartographie de ses dépendances critiques.

Pour chaque fonction essentielle — énergie, alimentation, santé, défense, numérique, télécommunications, transport, finance, matières premières — il faudrait pouvoir répondre à quelques questions simples.

De quoi dépendons-nous ?

De qui dépendons-nous ?

Combien de fournisseurs alternatifs existent ?

Combien de temps pourrions-nous fonctionner si l'approvisionnement était interrompu ?

Sommes-nous capables de produire une solution de remplacement ?

Combien de temps faudrait-il pour reconstruire une capacité perdue ?

Et surtout :

le pays ou l'entreprise dont nous dépendons pourrait-il utiliser cette dépendance contre nous ?

Cette dernière question change complètement la manière d'évaluer une chaîne d'approvisionnement.

Toutes les dépendances ne se valent pas

C'est également pourquoi il faut éviter les raisonnements trop simplistes.

Acheter américain n'est pas automatiquement mauvais.

Acheter chinois n'est pas automatiquement dangereux.

Produire européen n'est pas automatiquement souverain.

Une entreprise européenne peut elle-même dépendre de composants américains, de matières premières chinoises et de logiciels étrangers.

La souveraineté réelle se trouve donc parfois plusieurs étages plus bas que l'étiquette apposée sur le produit final.

Un équipement peut être assemblé en Europe tout en dépendant d'une puce produite exclusivement en Asie.

Un cloud peut héberger ses serveurs en France tout en restant soumis à une entreprise étrangère.

Une éolienne européenne peut nécessiter des matériaux raffinés ailleurs.

Un système militaire national peut dépendre d'un satellite étranger.

Le monde moderne est constitué de chaînes.

La souveraineté consiste à savoir où se trouvent les maillons que nous ne pouvons pas nous permettre de voir casser.

Et la France ?

La France possède encore un avantage considérable.

Elle conserve des capacités que beaucoup de pays européens ont abandonnées.

Une industrie nucléaire.

Une industrie militaire très diversifiée.

Des capacités spatiales.

Une agriculture puissante.

Des infrastructures énergétiques importantes.

Une industrie aéronautique.

Des compétences dans les télécommunications, la cybersécurité et l'intelligence artificielle.

Elle dispose également d'une dissuasion nucléaire indépendante et d'une capacité diplomatique mondiale.

Cela ne la rend évidemment pas autonome.

Mais cela lui donne davantage d'options.

Et c'est probablement cela, au fond, la souveraineté moderne :

avoir des options.

Pouvoir changer de fournisseur.

Pouvoir augmenter une production nationale en cas de crise.

Pouvoir maintenir un système pendant plusieurs mois sans approvisionnement extérieur.

Pouvoir dire non à un allié sans craindre que celui-ci puisse immédiatement paralyser une fonction essentielle du pays.

L'Europe doit arrêter de découvrir ses dépendances pendant les crises

Depuis quelques années, l'Europe apprend souvent ses vulnérabilités de la manière la plus coûteuse possible.

Une pandémie lui révèle sa dépendance sanitaire.

Une guerre lui révèle sa dépendance énergétique.

Une pénurie lui révèle sa dépendance aux semi-conducteurs.

La guerre en Ukraine lui révèle l'importance stratégique du cloud, des satellites et des entreprises technologiques.

Les tensions commerciales lui rappellent sa dépendance à certaines matières premières.

Il serait peut-être temps de renverser la méthode.

Ne plus attendre la crise pour découvrir la dépendance.

Identifier la dépendance avant qu'elle ne devienne une crise.

Cela ne signifie pas relocaliser toute l'économie européenne.

Cela signifie accepter de payer parfois un peu plus cher pour conserver une capacité industrielle.

Maintenir plusieurs fournisseurs lorsqu'un seul serait économiquement plus efficace.

Constituer certains stocks.

Financer des technologies européennes même lorsqu'une solution étrangère existe déjà.

Conserver des compétences qui paraissent temporairement peu rentables.

Autrement dit, introduire dans nos décisions économiques une notion que plusieurs décennies d'optimisation avaient progressivement reléguée au second plan :

le risque.

Le prix de l'efficacité

La mondialisation a été construite autour d'une formidable recherche d'efficacité.

Produire là où cela coûte le moins cher.

Stocker le moins possible.

Sous-traiter ce que d'autres savent mieux faire.

Concentrer la production pour réaliser des économies d'échelle.

Connecter les marchés.

Dans un monde stable, cette logique est extrêmement performante.

Mais elle possède un défaut : elle élimine progressivement les redondances.

Or ce qui apparaît comme un gaspillage en période normale peut devenir une assurance en période de crise.

Deux fournisseurs coûtent parfois plus cher qu'un seul.

Deux infrastructures coûtent plus cher qu'une seule.

Maintenir une usine européenne alors qu'un produit asiatique est moins cher peut sembler économiquement irrationnel.

Jusqu'au jour où le fournisseur disparaît.

La souveraineté possède donc un coût.

Mais la dépendance aussi.

Simplement, le coût de la souveraineté se paie avant la crise ; celui de la dépendance se découvre pendant.

La nouvelle frontière de la souveraineté

Les études de l'IFRI et de l'IRIS nous invitent finalement à élargir considérablement notre conception de la puissance.

Une frontière et une armée ne suffisent plus.

Un État réellement souverain doit aussi s'interroger sur son énergie, ses infrastructures, ses données, ses technologies, ses communications, ses approvisionnements et les entreprises auxquelles il confie des fonctions essentielles.

Il n'a pas besoin de tout posséder.

Il n'a pas besoin de tout produire.

Il n'a pas besoin de se couper du monde.

Il doit simplement éviter qu'un autre État — ou désormais une entreprise privée — puisse un jour lui dire :

« Si vous prenez cette décision, nous coupons ce dont vous ne pouvez plus vous passer. »

Car c'est peut-être là que commence véritablement la dépendance politique.

Non pas lorsque nous achetons quelque chose aux autres.

Mais lorsque nous ne sommes plus capables de leur dire non.

La grande question de souveraineté du XXIe siècle pourrait donc tenir en une phrase étonnamment simple :

si demain notre fournisseur, notre allié ou notre prestataire refuse de nous suivre, sommes-nous encore capables d'agir ?