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Le fascisme est-il toujours de droite ? Historiquement, oui. Dans ses méthodes, non.

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Livre ancien ouvert projetant deux ombres de poings levés presque identiques, avec un ruban tricolore

Le mot « fasciste » est devenu tellement courant dans le débat politique français qu'il finit parfois par ne plus vouloir dire grand-chose. À droite de la droite ? Fasciste. Contre l'immigration ? Fasciste. Pour davantage d'autorité ? Fasciste. Le Rassemblement national organise ce week-end son congrès à Orléans ? Des dizaines d'organisations appellent aussitôt à une mobilisation « antifasciste » contre lui. Le RN tiendra bien son XIXe congrès les 24 et 25 octobre, tandis qu'une manifestation nationale contre sa présence est annoncée samedi 24 octobre dans le centre d'Orléans. Je n'ai pas ma carte au Rassemblement national et je ne cherche pas ici à faire sa promotion. Mais j'aimerais que nous arrêtions quelques minutes avec les étiquettes et que nous réfléchissions à ce que signifie réellement ce mot que nous employons en permanence.

Commençons par être honnêtes

Historiquement, le fascisme est bien classé à l'extrême droite. Mussolini, Hitler, les mouvements fascistes européens de l'entre-deux-guerres : il n'y a pas de débat sérieux là-dessus. Le fascisme historique est ultranationaliste, autoritaire, hostile au libéralisme politique, au communisme, au pluralisme et à la démocratie parlementaire. Donc écrire que « le fascisme était de gauche » serait historiquement faux. Mais voilà où les choses deviennent plus intéressantes. Si l'on cesse un instant de parler de l'étiquette idéologique pour regarder les mécanismes de domination politique, la frontière devient beaucoup moins confortable. Le parti unique. L'intimidation des opposants. La violence politique considérée comme légitime parce qu'elle sert la « bonne cause ». L'idée que l'adversaire politique n'est plus simplement quelqu'un avec qui l'on n'est pas d'accord, mais quelqu'un qui ne devrait même plus avoir le droit de s'exprimer. Le contrôle de la pensée. La justification de la violence par une prétendue nécessité historique. La suppression du pluralisme. La conviction que certaines idées sont tellement mauvaises que ceux qui les portent doivent être empêchés de parler, de se réunir ou parfois simplement d'exister politiquement. Ces comportements-là n'ont jamais été le monopole de la droite.

Quand montrer les images devient lui-même suspect

Un épisode de ces derniers jours me paraît particulièrement révélateur. Dimanche 18 octobre, Laurent Delahousse présente sur France 2 un long sujet d'environ douze minutes intitulé « Au cœur des violences ». Le reportage montre essentiellement ce qui s'est passé la veille dans les rues : affrontements, dégradations, incendies, casseurs, forces de l'ordre. La CGT de France Télévisions a considéré ce reportage comme de la « propagande » et a demandé la démission de toute l'équipe du 20 heures. La CFDT a également dénoncé une « ligne rouge déontologique », estimant que ce traitement « fait le lit du RN », et le SNJ a critiqué le manque de contextualisation. La direction de France Télévisions a elle-même reconnu que le reportage aurait dû être davantage contextualisé et que certains choix de montage auraient pu être plus précis.

Pardon ? Les magasins ont-ils été pillés ? Oui. Des voitures ont-elles brûlé ? Oui. Des individus ont-ils démonté du mobilier urbain et affronté les forces de l'ordre ? Oui. Ces images ont-elles été inventées par Laurent Delahousse ? Non. Alors quel est exactement le problème ? Qu'on les ait montrées trop longtemps ? La réalité devient-elle fausse à partir de la huitième minute ? Il y avait une manifestation pacifique et il y avait parallèlement des violences extrêmement importantes. France 2 l'a dit avant de montrer les images.

Ce qui me gêne donc profondément dans cette polémique, ce n'est pas que des journalistes discutent entre eux de la durée d'un sujet ou de choix éditoriaux. Cela fait partie de leur métier. C'est qu'on en arrive à réclamer la démission d'une rédaction et à parler de « propagande » parce qu'un reportage montre une réalité politiquement embarrassante. Et surtout cet argument extraordinaire : montrer ces violences « ferait le lit du RN ». Depuis quand choisit-on les informations en fonction du parti politique auquel elles pourraient profiter ? Si une réalité profite électoralement au RN, faut-il la cacher ? Si elle profite à LFI, faut-il au contraire la montrer ? Ce n'est plus du journalisme. C'est demander aux journalistes d'adapter la représentation du réel aux conséquences politiques que celui-ci pourrait produire.

Laurent Delahousse n'a pas transformé des manifestants pacifiques en casseurs. Il n'est pas devenu un militant fasciste parce qu'un reportage de son journal a montré des casseurs. Il a précisément distingué les deux. Puis il a montré les casseurs. Et surtout, une information ne devient pas d'extrême droite simplement parce qu'elle dérange la gauche. Le problème est peut-être simplement que certaines images dérangent ceux qui préféreraient qu'elles n'existent pas. Mais elles existent. Et lorsqu'une réalité dérange votre idéologie, ce n'est pas la réalité qu'il faut corriger. On ne va pas commencer à expliquer que la Terre est plate simplement parce que reconnaître qu'elle est ronde pourrait « faire le jeu » du mauvais parti.

C'est précisément là que je retrouve le sujet de cet article. La liberté d'expression et le pluralisme ne consistent pas seulement à tolérer les informations qui confortent notre vision du monde. Ils consistent surtout à accepter celles qui la contrarient. Et demander la tête d'un journaliste parce que les images qu'il montre ne racontent pas l'histoire politique que l'on aurait voulu entendre me paraît autrement plus inquiétant que les douze minutes de reportage elles-mêmes. C'est précisément cette confusion qui devient dangereuse. Lorsque la réalité ne correspond plus au récit souhaité, on attaque le journaliste. Lorsque l'adversaire politique ne correspond plus au cadre idéologique acceptable, on veut l'empêcher de parler. Lorsque quelqu'un montre quelque chose que l'on ne veut pas voir, on cherche moins à répondre aux faits qu'à délégitimer celui qui les montre. C'est une drôle de conception du pluralisme.

Le livre que les communistes ont préféré interdire

Il s'appelait Jeliou Jelev. Philosophe bulgare, dissident sous le régime communiste, il deviendra après la chute du communisme le premier président de Bulgarie élu démocratiquement au suffrage universel. Dans les années 1960, Jelev travaille sur les régimes fascistes et rédige un livre consacré à leurs mécanismes de fonctionnement. L'ouvrage analyse l'Allemagne nazie, l'Italie fasciste et l'Espagne franquiste. Son titre : Le Fascisme. Il finit par être publié en Bulgarie en 1982. Puis quelque chose d'assez extraordinaire se produit. Trois semaines après sa publication, le régime communiste retire le livre des librairies et l'interdit.

Pourquoi ? Jelev ne consacrait pourtant pas son livre au communisme. Le problème était précisément là. En décrivant le fonctionnement des régimes fascistes (le parti unique, la destruction du pluralisme, la soumission de la société, la propagande, la disparition progressive des libertés) les lecteurs bulgares reconnaissaient leur propre régime. Les autorités aussi. Le livre circulera ensuite clandestinement et deviendra l'un des textes symboliques de la dissidence bulgare. Jelev ne disait pas que Mussolini était communiste. Il montrait quelque chose de beaucoup plus dérangeant : deux idéologies qui prétendent être ennemies peuvent finir par employer des méthodes extraordinairement semblables lorsqu'elles deviennent totalitaires.

Et aujourd'hui ?

C'est précisément là que je commence à avoir un problème avec une partie de la gauche française et plus encore avec l'ultragauche. Le Rassemblement national organise un congrès légal. C'est un parti autorisé. Il participe aux élections. Il dispose de députés. On peut combattre ses idées. On peut manifester contre elles. Et soyons très clairs : manifester contre le congrès du RN est également un droit démocratique. La démocratie signifie justement que le RN peut tenir son congrès et que ceux qui détestent le RN peuvent défiler dans la rue pour le dire.

Mais il existe une frontière fondamentale. Manifester contre quelqu'un n'est pas la même chose que vouloir l'empêcher de se réunir. Contester une idée n'est pas la même chose que vouloir faire taire celui qui la porte. Et traiter systématiquement l'adversaire de « fasciste » peut devenir une manière très pratique de se dispenser de discuter avec lui. Car que fait-on d'un fasciste ? On ne débat pas avec lui. On le combat. Voilà précisément pourquoi les mots comptent. Mais si l'on prétend défendre la démocratie contre le fascisme, encore faut-il commencer par respecter le fonctionnement de la démocratie.

Je ne veux pas tricher non plus

Ces derniers mois ont été marqués par une violence politique préoccupante, notamment dans certains milieux d'ultragauche. La mort de Quentin Deranque à Lyon en février en est un exemple particulièrement grave : ce militant lyonnais est mort après avoir été frappé lors d'un affrontement impliquant des militants antifascistes. Plusieurs anciens membres de la Jeune Garde ont été mis en cause dans l'enquête. J'étais tenté d'écrire que LFI n'avait « pas eu un mot » pour lui. Cela aurait servi mon propos. Mais ce serait faux. Mathilde Panot a présenté publiquement ses condoléances à sa famille au nom du groupe LFI et déclaré que la violence physique ne pouvait être acceptée pour régler les conflits. Je préfère donc l'écrire. Parce que si je dénonce ceux qui tordent la réalité pour servir leur camp, je ne vais pas faire exactement la même chose lorsqu'un fait m'arrange moins.

Cela n'interdit absolument pas de discuter ensuite des liens politiques entretenus avec certains mouvements antifascistes, de la stratégie de conflictualité revendiquée par LFI ou des propos tenus après cette affaire. Jean-Luc Mélenchon a notamment continué à défendre la Jeune Garde et présenté la confrontation ayant conduit à la mort de Quentin Deranque comme résultant d'un « traquenard » de l'ultradroite, lecture qui a elle-même été fortement contestée. Mais les faits doivent rester les faits.

C'est peut-être cela, le vrai danger

Je ne vais donc pas écrire que La France insoumise est un parti fasciste. Ce serait une affirmation beaucoup trop lourde et historiquement discutable. Je vais dire autre chose. Je vois aujourd'hui, dans une partie de la gauche radicale et de l'ultragauche, des comportements que je trouve profondément autoritaires et parfois fascisants. Le refus d'accepter la légitimité politique de l'adversaire. La tentation d'empêcher certaines personnes de parler. La justification implicite ou explicite de certaines formes de violence politique. La conviction que la bonne cause autorise des méthodes que l'on dénoncerait immédiatement si elles venaient du camp opposé. Et désormais cette idée étrange qu'un journaliste devrait peut-être perdre son poste parce qu'il a montré trop longtemps des images qui ne correspondent pas au récit que certains auraient préféré voir. Surtout cette conviction extraordinairement dangereuse selon laquelle on serait soi-même démocrate par définition simplement parce que l'on se proclame « antifasciste ».

L'histoire devrait pourtant nous avoir appris à nous méfier de ceux qui commencent par expliquer que leurs ennemis sont tellement dangereux qu'il devient acceptable de leur retirer progressivement certains droits. Parce que tous les autoritarismes commencent ainsi. Ils ne disent jamais : « Nous allons supprimer la démocratie. » Ils disent : « Nous allons protéger la démocratie de ceux qui la menacent. » Puis la liste de ceux qui la « menacent » commence à s'allonger.

C'est précisément pourquoi le livre de Jeliou Jelev reste, quarante ans après sa publication, aussi intéressant. Les communistes bulgares pensaient avoir autorisé un livre contre le fascisme. Ils l'ont interdit lorsqu'ils ont compris que le miroir fonctionnait dans les deux sens. Peut-être devrions-nous recommencer à regarder dans ce miroir. Le fascisme historique appartient bien à l'histoire de l'extrême droite. Mais l'autoritarisme, le totalitarisme, l'intimidation politique et le refus du pluralisme n'ont jamais eu de carte de parti. Ils peuvent apparaître à droite. Ils peuvent apparaître à gauche. Et lorsqu'on commence à considérer que son adversaire politique n'a même plus le droit de se réunir, ou qu'un journaliste doit partir parce que ce qu'il montre ne correspond pas au récit que l'on voudrait imposer, ce n'est peut-être pas seulement chez les autres qu'il faut chercher les comportements fascisants.