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Le monde ne se divise plus en deux camps : la France doit-elle retrouver sa liberté de mouvement ?

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Carte du monde en bleu nuit avec plusieurs nœuds lumineux interconnectés sur différents continents, symbolisant un monde polycentrique

Nous continuons souvent à regarder le monde comme s'il se divisait progressivement en deux blocs : les États-Unis et leurs alliés d'un côté, la Chine, la Russie et leurs partenaires de l'autre. Pourtant, de l'Inde à l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis au Brésil, à la Turquie ou à l'Indonésie, un nombre croissant de pays refusent précisément de choisir. Une stratégie qui ne relève pas nécessairement de l'indécision : elle pourrait au contraire constituer l'une des formes les plus modernes de la puissance. Et rappeler à la France une conception de la politique étrangère qu'elle a elle-même longtemps pratiquée.

Un rapport publié le 4 septembre 2026 conjointement par le Valdai Discussion Club russe et le centre de recherche émirati TRENDS Research & Advisory propose une grille de lecture intéressante des transformations actuelles de l'ordre international.

Ses auteurs, Abdulla Abdulrahman Alkhaja, Rohan Gunaratna et Nikolay Surkov, considèrent que les termes que nous employons habituellement pour décrire le monde ne suffisent plus. Nous serions moins en train de passer d'un monde « unipolaire », dominé par les États-Unis après la disparition de l'Union soviétique, à un monde simplement « multipolaire », organisé autour de quelques grandes puissances, que d'entrer dans un monde polycentrique.

La nuance pourrait sembler sémantique. Elle est en réalité importante.

Un monde où l'on ne choisit plus nécessairement son camp

Dans un monde multipolaire classique, plusieurs grandes puissances constituent des pôles autour desquels viennent s'agréger des États plus faibles.

Dans un monde polycentrique, les relations sont beaucoup moins ordonnées.

Un pays peut être allié militairement des États-Unis tout en développant ses échanges avec la Chine. Il peut coopérer avec la Russie sur l'énergie, acheter des armes occidentales, participer aux BRICS, accueillir des investissements chinois et conserver simultanément des relations étroites avec l'Europe.

Il n'appartient plus nécessairement à un camp.

Il appartient à plusieurs réseaux.

C'est précisément ce que le rapport étudie à travers les exemples de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Les auteurs décrivent un environnement constitué de centres de puissance différents, d'appartenances institutionnelles qui se chevauchent et d'engagements multiples qui ne correspondent plus à une logique simple d'alignement.

Le phénomène dépasse largement le Golfe.

L'Inde en fournit probablement l'un des exemples les plus spectaculaires. Elle participe aux BRICS aux côtés de la Chine et de la Russie, tout en appartenant au Quad avec les États-Unis, le Japon et l'Australie. Elle entretient historiquement d'importantes relations militaires avec Moscou tout en approfondissant sa coopération stratégique avec Washington et ses relations avec la France.

Il serait donc extrêmement réducteur de qualifier l'Inde de pays « pro-occidental » ou « anti-occidental ».

Elle est avant tout pro-indienne.

Et c'est peut-être la caractéristique essentielle du monde qui apparaît.

Les puissances moyennes découvrent une nouvelle forme de puissance

L'un des aspects les plus intéressants du rapport est qu'il ne prétend pas que l'Arabie saoudite ou les Émirats vont devenir les nouvelles superpuissances du XXIe siècle.

Les auteurs soutiennent même explicitement le contraire : les puissances intermédiaires ne cherchent pas nécessairement à accumuler les capacités permettant de rivaliser directement avec les grandes puissances. Elles développent plutôt des formes d'influence adaptatives, sectorielles et organisées en réseaux afin d'augmenter leur marge de manœuvre.

C'est une conception beaucoup plus subtile de la puissance.

Un État n'a plus nécessairement besoin de pouvoir imposer sa volonté au monde entier.

Il doit pouvoir faire en sorte qu'aucun autre État ne puisse facilement lui imposer la sienne.

L'objectif devient alors de multiplier les options.

Avoir plusieurs fournisseurs d'énergie. Plusieurs partenaires militaires. Plusieurs débouchés commerciaux. Plusieurs sources d'investissement. Plusieurs alliances diplomatiques.

La dépendance exclusive devient une faiblesse.

La capacité à changer de partenaire devient une force.

L'Arabie saoudite et les Émirats l'ont parfaitement compris

Pendant des décennies, les monarchies du Golfe ont vécu sous un parapluie stratégique essentiellement américain.

Cette relation n'a pas disparu.

Mais elle n'est plus exclusive.

L'Arabie saoudite et les Émirats développent parallèlement leurs relations économiques avec la Chine, dialoguent avec la Russie, participent aux nouvelles institutions du Sud global et cherchent à construire leurs propres capacités diplomatiques et industrielles.

Ils peuvent ainsi être en désaccord avec Washington sur un dossier sans remettre en cause l'ensemble de leur relation avec les États-Unis.

Cette capacité est fondamentale.

Elle signifie qu'un désaccord ne devient plus nécessairement une rupture.

Et qu'une alliance ne signifie plus nécessairement un alignement.

Le rapport Valdai-TRENDS considère précisément que ces puissances intermédiaires ne sont pas en train de remplacer les grandes puissances. Elles modifient plutôt le fonctionnement du système en créant une multitude de centres de décision relativement autonomes.

Le retour de la politique des intérêts

Cette évolution peut déranger les Européens parce qu'elle correspond assez mal à notre manière contemporaine de présenter les relations internationales.

Nous avons tendance à les moraliser.

Nous distinguons volontiers démocraties et régimes autoritaires, partenaires et adversaires, États partageant nos valeurs et États contestant notre modèle.

Ces distinctions ont évidemment leur importance.

Mais une grande partie du monde raisonne simultanément selon une autre logique : celle des intérêts nationaux.

Un pays peut condamner une politique russe et continuer à acheter du pétrole russe.

Il peut être inquiet de la puissance chinoise et vouloir attirer les investissements chinois.

Il peut souhaiter la protection militaire américaine et refuser de suivre Washington dans certaines crises.

Ce qui apparaît parfois depuis l'Europe comme une contradiction peut être considéré ailleurs comme une stratégie.

Il ne s'agit pas de n'avoir aucun principe.

Il s'agit de refuser qu'une relation détermine automatiquement toutes les autres.

Et si la France connaissait déjà cette politique ?

Cette conception devrait nous sembler familière.

Pendant une grande partie de la seconde moitié du XXe siècle, la France a précisément cherché à occuper cette position singulière.

Elle appartenait clairement au monde occidental.

Mais elle refusait que cette appartenance signifie une subordination systématique à Washington.

Le général de Gaulle reconnaît la République populaire de Chine dès 1964, à une époque où cette décision est loin d'être évidente dans le camp occidental.

Deux ans plus tard, la France quitte le commandement militaire intégré de l'OTAN — sans quitter l'Alliance atlantique.

Elle développe une force nucléaire indépendante.

Elle entretient un dialogue avec Moscou.

Elle cherche une politique arabe autonome.

Le principe n'était pas l'équidistance entre les États-Unis et l'Union soviétique. La France appartenait sans ambiguïté au camp occidental.

Mais elle entendait rester capable de dire non à son principal allié.

Cette différence est essentielle.

L'autonomie stratégique n'est pas la neutralité.

C'est la capacité de choisir.

Chirac et l'Irak : l'un des derniers grands exemples

On retrouve encore cette conception en 2003.

La France est alliée des États-Unis. Elle appartient à l'OTAN. Elle ne considère évidemment pas Saddam Hussein comme un partenaire politique.

Pourtant, Jacques Chirac refuse de participer à l'invasion américaine de l'Irak.

Ce refus provoque une crise spectaculaire avec Washington.

Mais il illustre précisément ce que signifie une politique étrangère autonome : être capable de considérer qu'un allié se trompe et de ne pas le suivre.

Vingt ans plus tard, la question mérite d'être posée : la France dispose-t-elle encore de la même liberté politique ?

L'Europe s'est-elle enfermée dans une logique de bloc ?

La guerre en Ukraine a naturellement renforcé la cohésion occidentale.

Face à l'invasion russe, les Européens se sont rapprochés des États-Unis et l'OTAN a retrouvé une centralité qu'elle semblait avoir perdue.

Mais cette évolution comporte également un risque : celui de transformer progressivement une alliance nécessaire en réflexe d'alignement.

Nous l'avons vu récemment sur le plan militaire : alors que l'Europe augmente massivement ses dépenses de défense, une part considérable de ses achats d'armement est réalisée auprès des États-Unis.

La dépendance militaire peut alors finir par produire une dépendance politique.

Le problème ne serait pas que les États-Unis soient aujourd'hui nos alliés.

Le problème serait de construire un système dans lequel nous n'aurions plus réellement d'alternative s'ils cessaient un jour de l'être — ou simplement si leurs intérêts divergeaient fortement des nôtres.

L'histoire rappelle que les alliances changent.

Les intérêts aussi.

La France n'est pourtant pas une puissance moyenne comme les autres

C'est ici que la réflexion du rapport devient particulièrement intéressante pour nous.

La France possède des caractéristiques que peu de puissances intermédiaires réunissent.

Elle dispose de l'arme nucléaire.

Elle siège de manière permanente au Conseil de sécurité des Nations unies.

Elle possède une industrie militaire capable de produire des avions de combat, des missiles, des sous-marins nucléaires et une grande partie des équipements nécessaires à ses armées.

Elle dispose de territoires et d'une présence maritime sur plusieurs océans.

Elle possède le deuxième espace maritime mondial.

Elle appartient à l'Union européenne, au G7 et à l'OTAN tout en disposant d'un réseau diplomatique mondial.

La France n'est plus une superpuissance.

Mais elle dispose encore d'une combinaison d'attributs militaires, diplomatiques, territoriaux, industriels et culturels extrêmement rare pour un pays de sa taille.

Dans un monde polycentrique, cette singularité pourrait devenir un avantage considérable.

À condition de ne pas la diluer.

Être allié des États-Unis sans être aligné sur les États-Unis

Une politique française d'autonomie stratégique ne signifierait évidemment pas de rompre avec Washington.

Les États-Unis restent un allié essentiel.

Elle ne signifierait pas davantage de se rapprocher artificiellement de Moscou ou de Pékin pour le simple plaisir de prendre le contre-pied des Américains.

Ce serait simplement remplacer une dépendance par une autre.

La véritable autonomie consisterait précisément à refuser cette logique.

Coopérer avec les États-Unis lorsque nos intérêts convergent.

Leur dire non lorsqu'ils divergent.

Travailler avec la Chine lorsqu'il existe un intérêt économique ou diplomatique à le faire, tout en protégeant nos secteurs stratégiques lorsque la dépendance devient dangereuse.

Maintenir des canaux de discussion avec la Russie même lorsque nos désaccords sont profonds.

Développer nos relations avec l'Inde, le Brésil, l'Indonésie, les Émirats, l'Arabie saoudite et les puissances africaines sans leur demander préalablement de choisir leur camp.

Autrement dit : retrouver une diplomatie française avant d'avoir une diplomatie de bloc.

Une leçon pour l'Europe également

Cette réflexion ne concerne pas seulement la France.

L'Union européenne parle depuis plusieurs années « d'autonomie stratégique ».

Mais l'expression restera vide tant que l'Europe dépendra massivement d'autres puissances pour sa sécurité, son énergie, certaines technologies critiques ou une partie de ses chaînes industrielles.

L'autonomie n'exige pas l'autarcie.

Aucun pays moderne ne peut tout produire seul.

Elle exige en revanche de ne jamais laisser une dépendance devenir suffisamment importante pour qu'un partenaire puisse transformer celle-ci en moyen de pression.

C'est probablement l'une des grandes leçons du monde polycentrique décrit par le rapport Valdai-TRENDS.

Les pays qui compteront demain ne seront pas nécessairement uniquement les plus puissants.

Ce seront aussi ceux qui auront le plus d'options.

Le XXIe siècle sera peut-être celui des non-alignés… alignés sur eux-mêmes

Le terme de « non-alignement » évoque encore la guerre froide et la conférence de Bandung.

Le phénomène qui apparaît aujourd'hui est différent.

L'Inde, l'Arabie saoudite, les Émirats ou la Turquie ne cherchent pas nécessairement à rester à égale distance des grandes puissances.

Ils cherchent plutôt à être proches de plusieurs d'entre elles simultanément.

Ils peuvent être partenaires des États-Unis dans un domaine, de la Chine dans un autre et de la Russie dans un troisième.

Cette politique peut naturellement conduire à des contradictions et elle possède ses limites. Le rapport lui-même souligne que les puissances intermédiaires restent soumises à des contraintes structurelles : elles ne disposent pas de la liberté d'action des grandes puissances.

Mais elles ont compris quelque chose d'essentiel :

dans un monde instable, la souveraineté réside aussi dans le nombre d'options dont on dispose.

C'est peut-être là que cette étude russe et émiratie devient paradoxalement très française.

Car bien avant que l'on parle de monde polycentrique ou de multi-alignment, la France avait construit une politique étrangère autour d'une idée comparable : être alliée sans être vassale, coopérer sans s'abandonner et conserver suffisamment de capacités propres pour pouvoir décider.

Le monde qui apparaît pourrait rendre cette vieille doctrine beaucoup plus moderne qu'elle n'en a l'air.

La France n'a probablement aucun intérêt à choisir entre Washington, Pékin et Moscou comme si le XXIe siècle devait reproduire la guerre froide.

Elle a en revanche tout intérêt à savoir qui elle est, ce qu'elle veut défendre et jusqu'où elle souhaite dépendre des autres pour y parvenir.

Dans un monde polycentrique, la question déterminante ne sera peut-être plus : « Dans quel camp sommes-nous ? »

Mais : « Sommes-nous encore capables de choisir ? »

Lire le rapport Valdai-TRENDS sur les puissances moyennes (PDF)