← Tous les articles
15 min de lecture

Après les inégalités de revenus, allons-nous connaître les inégalités d'intelligence ?

IASocialDémocratieInstitutions
Deux silhouettes face à un cerveau artificiel lumineux, l'une reliée par de nombreux flux de données, l'autre par un flux unique, illustrant la fracture d'accès à l'intelligence artificielle

L'intelligence artificielle promet de mettre à la disposition de chacun des capacités autrefois réservées à quelques-uns : professeur particulier, traducteur, programmeur, analyste, conseiller ou assistant personnel. Mais tous les utilisateurs auront-ils réellement accès à la même intelligence artificielle ? Une étude récente de la Brookings Institution alerte sur l'apparition possible d'un « token divide » : une nouvelle fracture séparant ceux qui pourront acheter massivement les capacités des meilleures IA de ceux qui devront se contenter de versions plus limitées. Après la fracture numérique, une nouvelle forme d'inégalité pourrait apparaître : l'inégalité d'accès à l'intelligence artificielle elle-même.

Pendant vingt ans, les politiques publiques ont cherché à réduire la « fracture numérique ». Le problème était relativement simple à comprendre : certains citoyens avaient accès à Internet, d'autres non ; certains disposaient d'un ordinateur, d'autres pas ; certaines régions bénéficiaient du très haut débit tandis que d'autres restaient mal connectées. Il fallait donc équiper les foyers, connecter les écoles, déployer la fibre et permettre au plus grand nombre d'accéder au réseau. Progressivement, cette fracture s'est réduite.

L'intelligence artificielle pourrait cependant faire apparaître une nouvelle forme d'inégalité beaucoup plus subtile. Car demain, presque tout le monde aura probablement accès à une intelligence artificielle. Mais tout le monde n'aura pas accès à la même intelligence artificielle. C'est l'alerte lancée par la Brookings Institution dans une publication récente consacrée à ce qu'elle appelle le « token divide ». Derrière cette expression technique se cache une question profondément sociale : que se passe-t-il lorsque l'intelligence devient elle-même une ressource que l'on peut acheter ?

Un accès gratuit ne signifie pas un accès égal

Aujourd'hui déjà, de nombreux services d'intelligence artificielle fonctionnent selon plusieurs niveaux. Une version gratuite donne accès à certaines capacités. Un abonnement payant en offre davantage. Les utilisateurs professionnels peuvent acheter encore plus de puissance, de volume ou de fonctionnalités. Les entreprises peuvent quant à elles dépenser des sommes considérables pour intégrer les modèles les plus performants à leurs activités.

Cette différence pourrait sembler comparable à celle qui existe entre une petite et une grosse voiture. Mais elle pourrait être beaucoup plus importante, car l'IA n'est pas seulement un produit que nous consommons : elle devient progressivement un outil avec lequel nous produisons. Nous produisons des textes, du code, des analyses, des images, des recherches, des stratégies, des traductions, des diagnostics, des décisions. L'accès à une meilleure intelligence artificielle peut donc améliorer directement la capacité d'un individu ou d'une organisation à travailler, apprendre et créer. C'est ici que l'inégalité change de nature.

Imaginez deux étudiants

Prenons deux étudiants disposant exactement des mêmes capacités intellectuelles. Le premier utilise gratuitement une intelligence artificielle relativement simple : elle peut résumer son cours, corriger son orthographe et répondre à des questions basiques. Le second dispose d'un système beaucoup plus performant. Son IA connaît l'ensemble de ses cours, analyse ses erreurs, adapte les exercices à ses lacunes, lui explique une notion de cinq manières différentes jusqu'à ce qu'il la comprenne, construit son programme de révision, simule ses examens, critique ses dissertations, recherche des sources et fonctionne comme un professeur particulier disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Au bout de cinq ans, pouvons-nous réellement considérer que ces deux étudiants ont bénéficié des mêmes conditions d'apprentissage ? Le problème devient encore plus important si l'on transpose cette situation au monde professionnel.

Deux entrepreneurs, deux intelligences

Imaginons maintenant deux entrepreneurs. Le premier dispose d'une IA grand public. Le second possède plusieurs agents spécialisés capables d'analyser son marché, surveiller ses concurrents, rédiger ses contrats, produire ses campagnes marketing, programmer ses outils, analyser sa comptabilité et préparer ses négociations. Le second entrepreneur n'a pas nécessairement davantage de salariés : il dispose simplement de beaucoup plus d'intelligence disponible.

Pendant des siècles, la richesse permettait d'acheter du travail humain. On embauchait des comptables, des assistants, des consultants, des juristes, des chercheurs ou des ingénieurs. L'intelligence artificielle introduit quelque chose de nouveau : il devient progressivement possible d'acheter directement des capacités cognitives, et potentiellement en quantité presque illimitée.

Le token devient une unité de travail intellectuel

C'est ici qu'intervient la notion de token employée par Brookings. Les intelligences artificielles génératives traitent l'information sous forme de tokens, qui correspondent approximativement à des fragments de mots ou de caractères. Plus nous demandons à une IA de lire, analyser, raisonner ou produire, plus elle consomme de ressources informatiques. Ces ressources ont un coût.

La Brookings Institution propose donc de ne plus regarder uniquement le prix nominal de l'accès à l'IA, mais quelque chose de beaucoup plus intéressant : combien de capacité intellectuelle artificielle obtient-on pour chaque dollar dépensé ? Cette question pourrait devenir essentielle, car le prix de l'IA diminue rapidement, mais ses capacités progressent également. Le fait qu'une ancienne technologie devienne très bon marché ne signifie pas que les inégalités disparaissent si, simultanément, les utilisateurs les plus riches ont accès à une génération beaucoup plus performante.

Nous avons déjà connu ce phénomène

L'informatique fournit un précédent intéressant. Un smartphone d'entrée de gamme actuel possède des capacités extraordinaires comparées à celles d'un ordinateur d'il y a vingt ans. Pourtant, les grandes entreprises continuent d'investir des milliards dans des centres de données et des infrastructures informatiques auxquelles un particulier n'a évidemment pas accès. Tout le monde possède de l'informatique, mais tout le monde ne possède pas la même puissance informatique.

Avec l'IA, cette différence pourrait devenir plus importante encore parce que la puissance informatique se transforme directement en capacité d'analyse et de production. La question ne sera donc peut-être bientôt plus « Avez-vous accès à l'intelligence artificielle ? » mais « À combien d'intelligence artificielle avez-vous accès ? »

Une nouvelle forme de capital ?

Nous pourrions même assister à l'apparition d'une nouvelle forme de capital. Pendant longtemps, les économistes ont distingué plusieurs ressources : le capital financier (l'argent), le capital physique (les machines et les infrastructures), le capital humain (les connaissances et compétences) et le capital social (les réseaux et relations). L'intelligence artificielle pourrait ajouter quelque chose de différent : un capital cognitif artificiel.

Une entreprise capable de mobiliser en permanence des centaines d'agents d'IA pourrait disposer d'une capacité de réflexion, de production et d'analyse sans commune mesure avec celle d'une PME utilisant quelques outils grand public. Et ce capital pourrait produire un effet cumulatif : l'entreprise la plus riche achète davantage d'IA, cette IA lui permet d'être plus productive, cette productivité génère davantage de profits, et ces profits permettent d'acheter davantage de calcul et de meilleurs modèles. Le risque est alors celui d'une boucle de concentration.

Les riches deviendront-ils artificiellement plus intelligents ?

La formule est volontairement provocatrice. Une intelligence artificielle ne modifie évidemment pas le quotient intellectuel de celui qui l'utilise. Mais ce n'est peut-être pas la bonne mesure. Un dirigeant moyen entouré d'excellents conseillers peut prendre de meilleures décisions qu'un dirigeant brillant mais isolé. Un étudiant accompagné d'un excellent professeur peut progresser davantage qu'un étudiant livré à lui-même. Un entrepreneur disposant de dix experts peut accomplir davantage qu'un entrepreneur seul.

L'IA permet potentiellement de reproduire ce phénomène à très grande échelle. La richesse pourrait donc permettre d'acheter non pas davantage d'intelligence biologique, mais davantage d'intelligence mobilisable autour de soi. Dans la vie quotidienne, la distinction pourrait finir par devenir secondaire.

Mais l'IA peut aussi réduire formidablement les inégalités

Il serait pourtant erroné d'en conclure que l'intelligence artificielle va nécessairement accroître les inégalités. Elle peut produire exactement l'effet inverse. Un enfant dont les parents ne peuvent pas payer de cours particuliers pourrait disposer gratuitement d'un excellent professeur virtuel. Un petit entrepreneur qui ne peut pas s'offrir un consultant pourrait accéder à des analyses autrefois réservées aux grandes entreprises. Une personne maîtrisant mal une langue pourrait communiquer presque instantanément avec le reste du monde. Un salarié pourrait apprendre de nouvelles compétences sans payer une formation coûteuse. Un citoyen pourrait comprendre un document juridique, administratif ou financier complexe sans devoir faire appel immédiatement à un professionnel.

L'intelligence artificielle possède donc un potentiel extraordinairement égalisateur. C'est précisément ce qui rend le problème intéressant : la même technologie peut simultanément réduire certaines inégalités et en créer de nouvelles.

Le véritable enjeu sera l'écart entre l'IA de base et l'IA de pointe

Si les modèles accessibles gratuitement deviennent suffisamment performants pour fournir à chacun un excellent niveau d'assistance, la démocratisation de l'intelligence pourrait être immense. Même si les plus riches disposent de systèmes supérieurs, l'ensemble de la population progresserait.

Mais imaginons au contraire que l'écart devienne considérable. D'un côté, une IA gratuite capable de répondre correctement à des questions simples. De l'autre, des systèmes extrêmement coûteux capables de conduire des recherches pendant plusieurs heures, coordonner des dizaines d'agents, analyser des millions de documents, développer des logiciels complexes ou élaborer des stratégies sophistiquées. Nous ne parlerions alors plus simplement de différences de confort, mais de différences de capacité d'action. Et c'est là que le sujet devient politique.

L'école sera probablement le premier champ de bataille

Si une politique publique devait s'intéresser prioritairement à cette nouvelle fracture, l'éducation serait probablement le premier domaine. L'école publique repose sur une idée fondamentale : les différences de richesse familiale ne doivent pas déterminer entièrement l'accès au savoir. Le système est évidemment imparfait : les familles aisées peuvent déjà payer de meilleures écoles, des cours particuliers, des livres, des séjours linguistiques ou des préparations aux concours. Mais l'IA pourrait amplifier considérablement cette différence si certains élèves disposent demain de véritables précepteurs numériques personnalisés tandis que d'autres n'ont accès qu'à des outils rudimentaires.

L'enjeu ne sera donc peut-être pas d'interdire l'IA à l'école. Il pourrait au contraire être de garantir un niveau minimal d'intelligence artificielle de qualité à chaque élève, comme nous avons progressivement considéré l'accès aux livres, aux ordinateurs puis à Internet comme une condition de l'éducation moderne.

La même question se posera pour les services publics

Brookings évoque notamment les écoles et les hôpitaux, mais la réflexion pourrait être étendue. Une petite mairie doit-elle pouvoir accéder aux mêmes outils d'analyse administrative qu'une grande métropole ? Un hôpital public doit-il disposer de modèles médicaux comparables à ceux utilisés par les établissements privés les plus riches ? Une petite entreprise européenne doit-elle pouvoir accéder à une infrastructure d'IA compétitive face aux multinationales ? Un chercheur universitaire doit-il disposer d'une puissance de calcul suffisante pour rester compétitif face aux laboratoires privés ?

Ces questions pourraient rapidement devenir aussi importantes que l'accès au haut débit il y a vingt ans.

Et derrière l'inégalité se trouve une autre concentration

Il existe enfin un second problème : qui vend cette intelligence ? Le développement des modèles les plus performants exige des quantités considérables de capitaux, de puces, d'énergie, de données et de capacités de calcul. Cela favorise naturellement les acteurs disposant de moyens gigantesques. Une partie croissante de notre capacité cognitive artificielle pourrait donc être fournie par un nombre relativement limité d'entreprises.

Nous retrouverions alors deux concentrations superposées : une concentration de l'accès à l'IA entre ceux qui peuvent en acheter beaucoup et ceux qui le peuvent moins ; et une concentration de sa production entre quelques entreprises capables de financer les modèles les plus avancés. C'est probablement cette combinaison qui mérite le plus d'attention.

Faut-il alors créer un « service public de l'intelligence artificielle » ?

La question paraît aujourd'hui presque excessive, mais elle pourrait sembler beaucoup moins étrange dans dix ans. Il ne s'agirait pas nécessairement de créer une intelligence artificielle administrée par l'État : les pouvoirs publics pourraient simplement garantir certains accès — à l'école, à l'université, dans les hôpitaux, pour les chercheurs, pour certaines PME, pour les administrations.

L'objectif ne serait pas que tout le monde dispose exactement de la même quantité d'IA. Nous n'exigeons pas davantage que chaque entreprise dispose du même nombre d'ordinateurs. Il serait plutôt de garantir que l'accès aux capacités cognitives devenues essentielles ne dépende pas entièrement du revenu. C'est une différence importante.

Le progrès technique n'abolit jamais automatiquement les inégalités

À chaque grande révolution technologique apparaît une promesse de démocratisation. L'imprimerie devait diffuser le savoir. La télévision, l'information. Internet, la connaissance. Le smartphone, l'accès au monde. Et toutes ces technologies ont effectivement produit une démocratisation considérable. Mais aucune n'a supprimé les inégalités : elles les ont transformées.

L'intelligence artificielle fera probablement de même. Elle peut donner à des milliards d'individus accès à des capacités dont ils n'auraient jamais pu bénéficier auparavant — c'est peut-être l'une des plus extraordinaires promesses technologiques de notre époque. Mais si l'intelligence artificielle devient progressivement un facteur majeur de productivité, d'apprentissage et de décision, la quantité et la qualité d'IA dont dispose chacun deviendront elles-mêmes une question d'égalité des chances.

Après avoir cherché à démocratiser l'accès à l'information, nous allons peut-être devoir réfléchir à quelque chose de beaucoup plus ambitieux : démocratiser l'accès à l'intelligence qui permet de l'exploiter. Car la grande fracture numérique de demain ne séparera peut-être plus ceux qui sont connectés de ceux qui ne le sont pas. Tout le monde sera connecté. Tout le monde utilisera une IA. Mais certains disposeront peut-être d'un assistant, d'autres d'un professeur, d'autres encore d'une équipe entière de chercheurs, ingénieurs, analystes et conseillers artificiels travaillant pour eux jour et nuit. La question ne sera alors plus de savoir qui a accès à l'intelligence artificielle, mais combien d'intelligence chacun peut s'offrir.

Source : The AI Revolution Threatens a « Token Divide » — Brookings Institution