Et si les jumelages étaient l'une des meilleures façons de faire vivre l'Europe ?

L'Europe est souvent perçue à travers ses institutions, ses règlements et ses débats politiques. Pourtant, elle peut aussi se construire beaucoup plus simplement : lorsqu'un collégien français passe quelques jours dans une famille italienne, lorsqu'un élève bulgare découvre le nord de la France ou lorsque deux villes séparées par 2 000 kilomètres découvrent qu'elles partagent une histoire commune. C'est tout le sens de la proposition de rapprochement que je viens d'adresser aux maires de Valenciennes et de Veliko Tarnovo.
Quand on parle d'Europe aux jeunes, on leur parle généralement de la Commission européenne, du Parlement, de l'euro, de Schengen, de directives ou de programmes Erasmus. Tout cela est évidemment important. Mais ce n'est pas nécessairement ainsi que l'on commence à se sentir européen. Pour moi, l'Europe a d'abord pris un visage beaucoup plus simple : celui d'Italiens de mon âge.
Quand l'Europe commence par un jumelage
J'ai grandi à Pontcharra, en Isère. La ville est jumelée depuis 1973 avec Rovasenda, une petite commune du Piémont italien. L'origine de ce rapprochement est historique. Pontcharra est la ville natale de Pierre Terrail, le chevalier Bayard. Celui-ci est mort en Italie en 1524, dans une zone associée à Rovasenda. En 1971, à l'occasion du millénaire de la commune italienne, une plaque en l'honneur de Bayard fut installée à Rovasenda. Les élus italiens cherchèrent alors la commune où le chevalier était né. Les premiers contacts avec Pontcharra furent pris en 1972 et l'accord de jumelage fut officiellement conclu l'année suivante.
Sur le papier, cela pourrait n'être qu'une sympathique anecdote historique. Cela ne l'a pas été. J'ai moi-même bénéficié de ce jumelage lorsque j'étais collégien puis lycéen à Pontcharra. Et c'est précisément là que l'on comprend la différence entre connaître l'Europe et vivre l'Europe. Un panneau indiquant le nom d'une ville jumelée à l'entrée d'une commune ne change pas grand-chose. En revanche, rencontrer des jeunes de son âge, découvrir leur école, leur famille, leur alimentation, leur langue, leurs habitudes et constater que, derrière les différences, les préoccupations sont souvent les mêmes, cela laisse une trace.
Le jumelage Pontcharra–Rovasenda fonctionne toujours plus de cinquante ans après sa création. La commune de Pontcharra rappelle notamment que les échanges ont donné naissance à des rencontres entre collégiens, à une classe européenne d'italien et à de nombreuses relations personnelles qui se sont prolongées bien au-delà des rencontres officielles. C'est une petite politique publique. Mais ses effets peuvent durer toute une vie.
L'Europe s'est aussi construite par ses villes
Les jumelages européens ne sont d'ailleurs pas un folklore municipal apparu par hasard. Ils sont directement liés à l'histoire de la réconciliation européenne après la Seconde Guerre mondiale. Lorsque le Conseil des communes d'Europe fut créé en 1951 par des maires et représentants locaux de plusieurs pays européens, parmi ses premières initiatives figura précisément le développement des jumelages entre communes. L'objectif était alors de créer des liens directs entre des populations dont les pays avaient parfois été ennemis quelques années auparavant.
Le principe était remarquablement simple : faire en sorte que les Européens se connaissent personnellement. Des villes françaises se rapprochaient de villes allemandes. Des Italiens rencontraient des Français. Des écoles échangeaient. Des familles s'accueillaient. Des clubs sportifs, associations, musiciens et élus locaux se rendaient visite.
Ce réseau s'est considérablement développé. Le Conseil des communes et régions d'Europe évoque aujourd'hui environ 20 000 jumelages de villes en Europe. Et, contrairement à ce que l'on pourrait croire, le principe n'a pas disparu. Une enquête du CCRE portant sur 315 réponses provenant de 27 pays européens montre que les collectivités continuent à considérer les jumelages comme des outils utiles, non seulement pour les échanges culturels mais aussi pour partager des pratiques et mener des projets communs. Près de 80 % des répondants indiquaient vouloir développer davantage leurs activités de jumelage.
Faire vivre l'Europe plutôt que seulement l'expliquer
Il existe à mes yeux quelque chose de très puissant dans cette idée. On peut expliquer pendant des heures à un adolescent ce qu'est l'Union européenne. On peut lui présenter les institutions. On peut lui faire apprendre les dates des traités. Mais quelques jours passés chez une famille italienne, allemande, espagnole, polonaise ou bulgare peuvent lui permettre de comprendre quelque chose de beaucoup plus fondamental : les personnes qui vivent de l'autre côté d'une frontière ne sont pas une abstraction géopolitique.
Elles ont un visage. Une maison. Une école. Une histoire. Une langue. Des traditions. Et souvent des préoccupations très similaires aux nôtres. C'est probablement l'une des forces historiques des jumelages : ils font descendre l'Europe de l'échelle des institutions vers celle de la vie quotidienne.
La Commission européenne continue d'ailleurs de financer des projets de jumelage dans le cadre du programme Citoyens, égalité, droits et valeurs (CERV). Dans son appel 2026, elle présente explicitement ces projets comme un moyen de mettre en relation des personnes de nationalités et de langues différentes, de favoriser la compréhension mutuelle et de développer le sentiment d'appartenance européenne. L'idée n'est donc pas dépassée. Elle mérite peut-être, au contraire, d'être remise au premier plan.
Le jumelage ne doit pas devenir un musée
Encore faut-il qu'un jumelage vive. Un jumelage qui se résume au déplacement de quelques élus tous les cinq ans, à un dîner officiel et à un panneau installé à l'entrée de la commune n'a évidemment qu'un intérêt limité. Le cœur du système devrait être ailleurs : les écoles, les collèges, les lycées, les associations, les clubs sportifs, les familles, les universités et, pourquoi pas, les entreprises.
Les outils numériques rendent d'ailleurs aujourd'hui ces relations beaucoup plus faciles à commencer. Avant même d'organiser un voyage, deux classes peuvent travailler ensemble plusieurs mois. Des élèves français et bulgares peuvent se rencontrer en visioconférence. Ils peuvent réaliser un projet historique commun. Ils peuvent comparer leur quotidien. Ils peuvent apprendre quelques phrases dans la langue de l'autre. Puis ils peuvent se rencontrer physiquement. Le voyage n'est alors plus celui d'un touriste. On va rencontrer quelqu'un que l'on connaît déjà. Et c'est précisément ce principe que j'aimerais aujourd'hui voir appliquer entre Valenciennes et Veliko Tarnovo.
De Valenciennes à Veliko Tarnovo : un lien vieux de plus de 800 ans
Je viens en effet d'adresser aux maires de Valenciennes, Laurent Degallaix, et de Veliko Tarnovo, Daniel Panov, une proposition visant à étudier un rapprochement entre leurs deux villes. Pourquoi ces deux villes ? Parce qu'elles sont reliées par une histoire aussi improbable que fascinante.
Baudouin de Flandre et de Hainaut est né à Valenciennes en 1171. Le lien avec la ville n'est pas anecdotique : le document le plus ancien actuellement conservé aux Archives de Valenciennes date de 1197 et consiste justement en une sentence rendue par Baudouin, alors comte de Flandre et de Hainaut. Son destin va ensuite prendre une dimension européenne extraordinaire. Participant à la quatrième croisade, il devient en 1204 le premier empereur latin de Constantinople. Mais son règne est très bref. Le 14 avril 1205, les forces de l'Empire latin affrontent près d'Andrinople l'armée du tsar bulgare Kaloyan. Baudouin est capturé. Il est ensuite conduit à Tarnovo, alors capitale du Second Empire bulgare, où il meurt en captivité.
Plus de huit siècles plus tard, sa présence demeure inscrite dans le paysage de l'actuelle Veliko Tarnovo. Sur la forteresse de Tsarevets, l'un des grands symboles de l'histoire bulgare, se trouve toujours la célèbre Tour de Baudouin — Балдуиновата кула. Autrement dit, un homme né à Valenciennes il y a plus de huit cents ans est encore aujourd'hui présent dans le patrimoine de l'une des anciennes capitales européennes. C'est un point de départ remarquable pour un rapprochement.
Transformer une guerre médiévale en amitié européenne
L'histoire est d'autant plus intéressante que nous ne sommes pas face à une ancienne alliance. C'est exactement l'inverse. Baudouin et Kaloyan étaient adversaires. L'un fut vaincu et capturé par l'autre. Et c'est précisément ce qui rendrait le symbole intéressant : plus de huit siècles plus tard, un conflit entre Européens pourrait devenir le point de départ d'une relation entre Européens.
On pourrait imaginer un projet historique commun intitulé « De Valenciennes à Tarnovo — Sur les traces de Baudouin ». Des historiens français et bulgares pourraient travailler ensemble. Les Archives de Valenciennes pourraient dialoguer avec le Musée régional d'histoire de Veliko Tarnovo. Des élèves pourraient étudier la même bataille à partir des récits français et bulgares. Ce serait d'ailleurs une excellente manière d'apprendre l'histoire : non pas comme une succession de vérités nationales isolées, mais en découvrant que le même événement peut être raconté et vécu différemment selon le côté de l'Europe depuis lequel on le regarde.
Et surtout, faire voyager les enfants
C'est cependant l'échange scolaire qui me paraît le plus intéressant. J'imagine très facilement une classe de Valenciennes arrivant à Veliko Tarnovo. Les élèves montent à Tsarevets. Ils arrivent devant la Tour de Baudouin. Et un professeur leur explique : « L'homme dont cette tour porte le nom est né dans votre ville il y a plus de huit siècles. » Tout à coup, l'histoire médiévale n'est plus une page d'un manuel. Elle devient concrète.
Dans l'autre sens, des élèves bulgares pourraient venir à Valenciennes et découvrir une région française qu'ils connaissent probablement peu. Ils pourraient découvrir le Hainaut, Lille, le bassin minier, son patrimoine inscrit à l'UNESCO et l'histoire d'un territoire profondément façonné par les révolutions industrielles européennes. Ils découvriraient aussi sa transformation actuelle autour de l'industrie, des mobilités, de la technologie et de la transition environnementale. Et là encore, ils découvriraient une autre France. Pas uniquement Paris. Pas uniquement la Côte d'Azur. Mais une région avec sa propre histoire, ses réussites, ses difficultés et son identité.
Du collège à l'université, puis à l'économie
Il serait dommage de limiter ensuite cette relation aux seuls voyages scolaires. Un jumelage vivant pourrait progressivement mettre en relation les universités, les musées, les associations, les acteurs touristiques et les entreprises des deux territoires. Les jumelages contemporains évoluent justement dans cette direction : le CCRE souligne qu'ils servent désormais aussi au partage de bonnes pratiques entre collectivités et à la coopération sur des sujets aussi différents que le développement urbain, le climat, les services publics ou l'inclusion sociale.
Valenciennes possède une importante tradition industrielle et travaille aujourd'hui sur les mobilités et la transformation de son économie. Veliko Tarnovo cherche de son côté à renforcer son attractivité économique et universitaire. Il n'est pas nécessaire de décider à l'avance ce qui pourrait fonctionner. Il suffit parfois de mettre les gens autour de la même table. Les projets viennent ensuite.
L'Europe des institutions et l'Europe des gens
L'Union européenne aura toujours besoin d'institutions. Il faut des règles communes, des négociations, des budgets et des politiques publiques. Mais cela ne suffira jamais à créer, à lui seul, un sentiment d'appartenance. Celui-ci se construit aussi par les expériences personnelles. Je ne me souviens pas d'avoir développé mon rapport à l'Europe en étudiant un organigramme institutionnel. Je me souviens en revanche des échanges auxquels j'ai participé grâce au jumelage de la ville où j'ai grandi. C'est une différence considérable.
L'Europe institutionnelle s'apprend. L'Europe humaine se rencontre. C'est peut-être aussi pour cela que les jumelages, malgré leur apparente modestie, ont traversé les décennies. Ils mettent des visages derrière les frontières. Ils donnent envie d'apprendre une langue. Ils permettent de découvrir qu'à quelques centaines ou quelques milliers de kilomètres de chez nous, d'autres Européens vivent différemment sans être nécessairement si différents. Et lorsqu'on a vécu cela à quinze ans, on ne regarde probablement plus tout à fait une frontière de la même manière.
Refaire des jumelages un outil pour la jeunesse
Il ne s'agit donc pas nécessairement de multiplier les jumelages sans objectif précis. Mieux vaut probablement moins de partenariats, mais des partenariats réellement vivants. Chaque jumelage européen pourrait par exemple avoir une ambition très simple : faire en sorte qu'au cours de leur scolarité, des jeunes des deux villes puissent réellement se rencontrer. Pas tous. Pas nécessairement chaque année. Mais suffisamment pour que la relation entre les villes ne soit jamais seulement institutionnelle.
La technologie permet désormais de préparer ces rencontres à très faible coût. Les programmes européens peuvent accompagner certains projets. Les écoles et les associations peuvent ensuite leur donner vie. Il ne manque souvent qu'un point de départ.
À Pontcharra et Rovasenda, ce point de départ fut le chevalier Bayard. À Valenciennes et Veliko Tarnovo, il pourrait s'appeler Baudouin. Plus de huit siècles après avoir relié involontairement les deux villes par la guerre, son histoire pourrait aujourd'hui les rapprocher d'une manière beaucoup plus heureuse.
J'ai donc proposé aux deux municipalités de commencer modestement : prendre contact, travailler autour de cette histoire commune, mettre en relation deux établissements scolaires et voir ce qui naît de ces premières rencontres. La suite leur appartiendra. Mais si, dans quelques années, des collégiens de Valenciennes se retrouvent à Tsarevets devant la Tour de Baudouin pendant que de jeunes Bulgares découvrent le Hainaut, alors une vieille histoire médiévale aura trouvé une étonnante seconde vie. Et quelques jeunes Européens auront peut-être découvert que l'Europe n'est pas seulement quelque chose qui se décide à Bruxelles. C'est aussi quelque chose qui se vit.
