Et si le véritable pétrole de la France était son électricité ?

La France importe son pétrole et son gaz, mais produit sur son territoire une électricité parmi les plus décarbonées d'Europe. Pourtant, des millions de logements continuent à être chauffés au gaz ou au fioul et des dizaines de millions de voitures roulent encore à l'essence ou au diesel. Et si l'un des principaux atouts économiques et géopolitiques français était déjà entre nos mains ? Dans une étude publiée par la Fondation Jean-Jaurès, plusieurs experts proposent de faire de l'électrification une véritable stratégie nationale de réindustrialisation, de pouvoir d'achat et de souveraineté. Une idée qui mérite d'être examinée au-delà du traditionnel débat entre nucléaire et renouvelables.
Pendant des décennies, posséder du pétrole constituait un avantage géopolitique considérable.
Les pays qui en disposaient pouvaient alimenter leur économie, exporter leur production et exercer une influence internationale sans commune mesure avec leur poids démographique.
La France, elle, n'a jamais eu cette chance.
Elle importe l'essentiel des hydrocarbures qu'elle consomme.
Mais elle possède peut-être l'équivalent moderne d'une importante ressource énergétique : une capacité considérable à produire de l'électricité décarbonée sur son territoire.
C'est le point de départ d'une étude publiée le 9 septembre 2026 par la Fondation Jean-Jaurès sous un titre qui résume sa thèse : Électro-puissance. Le choix français de la réindustrialisation et de la protection.
Selon les auteurs, environ 95 % de l'électricité produite en France est aujourd'hui décarbonée. Pourtant, quelque 13 millions de ménages continuent à se chauffer au gaz ou au fioul et 38 millions d'automobilistes utilisent encore essence ou diesel.
Autrement dit, la France produit sur son territoire une énergie abondante et très largement décarbonée, tout en continuant à importer massivement une autre énergie pour faire rouler ses voitures et chauffer ses logements.
C'est ce paradoxe que les auteurs proposent de résoudre.
Une facture énergétique qui quitte chaque année le territoire
Le premier enjeu n'est même pas climatique.
Il est économique.
Lorsque nous achetons du pétrole ou du gaz à l'étranger, une partie de la richesse créée en France quitte mécaniquement le territoire pour rémunérer les pays producteurs.
Les auteurs de l'étude estiment ainsi qu'en 2025, les importations françaises de pétrole et de gaz en provenance des États-Unis et de Russie représentaient, rapportées au nombre de ménages, environ 450 euros par foyer français.
Évidemment, personne ne reçoit une facture annuelle intitulée « pétrole et gaz étrangers : 450 euros ».
La dépense est répartie dans le prix de l'essence, du chauffage, des transports, des produits industriels ou des services.
Mais économiquement, le résultat reste le même : cet argent finance une production réalisée ailleurs.
C'est ici que l'électrification change de nature.
Remplacer une chaudière au gaz par une pompe à chaleur ou une voiture thermique par une voiture électrique n'est plus seulement présenté comme un moyen de réduire les émissions de CO₂.
Cela revient aussi à substituer à une énergie largement importée une énergie produite beaucoup plus largement en France.
Et donc à conserver davantage de valeur sur le territoire.
L'écologie rejoint ici la souveraineté
Le débat sur la transition énergétique est souvent présenté sous un angle moral : il faudrait consommer moins d'énergies fossiles pour protéger le climat.
C'est évidemment une dimension essentielle.
Mais elle ne parle pas nécessairement à tout le monde.
La souveraineté énergétique permet de regarder exactement la même transformation sous un autre angle.
La France importe du pétrole.
Elle importe du gaz.
Elle produit son électricité.
Chaque fois qu'un usage peut raisonnablement passer du premier système au second, elle réduit potentiellement une dépendance extérieure.
La voiture électrique devient alors non seulement un outil climatique mais un outil de souveraineté.
La pompe à chaleur également.
L'électrification de certains procédés industriels aussi.
Décarboner et réduire notre dépendance énergétique peuvent, dans ce cas précis, devenir deux facettes de la même politique.
3 120 euros d'économies : un chiffre à manier avec précaution
L'étude avance un chiffre particulièrement spectaculaire.
Pour certains ménages cumulant le passage à la voiture électrique et à la pompe à chaleur, l'économie pourrait atteindre 3 120 euros par an.
Il faut cependant éviter d'en faire une promesse universelle.
L'économie réelle dépend évidemment du logement, de son isolation, du kilométrage parcouru, du véhicule remplacé, du prix de l'électricité, du mode de recharge, du coût des équipements et de leur financement.
Une pompe à chaleur et une voiture électrique nécessitent également un investissement initial important.
Mais le raisonnement économique sous-jacent est intéressant.
Nous avons pris l'habitude de considérer la transition énergétique essentiellement comme un coût à supporter.
Les auteurs proposent de la regarder également comme une possibilité de diminuer certaines dépenses récurrentes des ménages.
Cela change profondément le récit politique.
Une transition écologique qui demande à un ménage de payer davantage sera difficilement populaire.
Une transition qui réduit simultanément ses émissions, sa facture énergétique et la dépendance du pays peut susciter une adhésion beaucoup plus large.
Réindustrialiser grâce à l'électricité
Le deuxième argument de l'étude est industriel.
Les auteurs recensent aujourd'hui environ 168 000 emplois industriels liés à la décarbonation et estiment qu'une politique volontariste pourrait porter ce nombre à près de 355 000 en 2032.
L'enjeu est considérable.
Car électrifier l'économie ne signifie pas seulement produire davantage d'électricité.
Il faut fabriquer et installer des pompes à chaleur.
Développer les réseaux.
Construire des bornes de recharge.
Produire des équipements électriques.
Fabriquer des véhicules et des batteries.
Moderniser des usines.
Développer des systèmes de pilotage et de stockage.
Former des techniciens.
Entretenir toutes ces infrastructures.
La transition énergétique pourrait ainsi devenir une politique industrielle.
Mais à une condition fondamentale :
que l'Europe produise une part significative des équipements qu'elle installe.
Sinon, nous ne ferons que déplacer notre dépendance
C'est probablement le point sur lequel il faut aller plus loin que le simple enthousiasme pour l'électrification.
Remplacer une voiture thermique fonctionnant avec du pétrole importé par une voiture électrique fabriquée en Chine avec une batterie chinoise et des matières premières raffinées en Chine ne constitue pas nécessairement une victoire totale en matière de souveraineté.
Nous aurons réduit une dépendance.
Mais nous pourrons en avoir créé une autre.
Même chose pour les panneaux photovoltaïques, les batteries ou certains composants électroniques.
C'est précisément la leçon que l'Europe devrait tirer de trente années de mondialisation.
La transition énergétique ne sera souveraine que si elle est aussi industrielle.
Électrifier massivement l'économie tout en important les technologies nécessaires reviendrait à remplacer une dépendance énergétique par une dépendance industrielle.
L'enjeu français et européen est donc double : produire davantage d'énergie décarbonée et produire davantage des équipements permettant de l'utiliser.
Je précise personnellement que je continue à rouler au diesel. Ma voiture a 20 ans, 300 000 kilomètres, consomme 5,2 litres aux cent sur autoroute, et je n'ai aucune intention de l'envoyer à la casse pour acheter une voiture électrique chinoise. La pollution liée à la fabrication aurait eu lieu ailleurs, certes, mais elle aurait eu lieu tout de même. Et je ne souhaite pas remplacer une dépendance au pétrole étranger par une dépendance aux terres rares étrangères.
La France dispose ici d'une singularité
Tous les pays européens ne partent pas du même point.
Grâce notamment à son parc nucléaire et à ses capacités renouvelables, la France dispose déjà d'une électricité très largement décarbonée.
C'est un avantage considérable.
Une voiture électrique n'a évidemment pas le même bilan énergétique et climatique selon que l'électricité qui la recharge provient majoritairement de centrales à charbon ou d'un système électrique fortement décarboné.
De même, l'électrification de procédés industriels devient particulièrement intéressante lorsqu'elle peut s'appuyer sur une production électrique abondante, stable et compétitive.
La France pourrait donc faire de son système électrique un avantage comparatif industriel.
On parle beaucoup du coût du travail, des impôts ou de la réglementation lorsque l'on cherche à attirer une usine.
Mais dans une économie de plus en plus électrifiée, le prix, la disponibilité et la stabilité de l'électricité deviennent également des critères de localisation industrielle.
Produire beaucoup d'électricité décarbonée et compétitive pourrait donc servir non seulement à alimenter ce qui existe déjà, mais à faire revenir des activités industrielles.
Le nucléaire change alors de statut
Cette réflexion permet aussi de sortir d'un débat français devenu presque rituel.
Nucléaire contre renouvelables.
Pendant des années, une partie du débat énergétique s'est structurée autour de cette opposition.
Or si l'objectif devient d'électrifier davantage les transports, les logements et l'industrie tout en réduisant les hydrocarbures, la véritable question pourrait devenir différente :
comment produire suffisamment d'électricité décarbonée, pilotable lorsque nécessaire, compétitive et disponible pour accompagner cette transformation ?
Le nucléaire possède évidemment une place particulière dans cette équation française.
Et quelque chose semble d'ailleurs évoluer dans l'opinion européenne.
Une enquête publiée parallèlement par la Fondation Jean-Jaurès dans huit pays européens indique que 61 % des personnes interrogées se déclarent favorables à l'énergie nucléaire, contre 31 % qui y sont opposées. Le soutien atteint entre deux tiers et trois quarts en France, en Pologne, en Suède, en Roumanie et aux Pays-Bas.
Même dans des pays historiquement plus réticents, le débat semble évoluer.
La sécurité énergétique, la guerre en Ukraine et les objectifs climatiques ont probablement changé les termes de la discussion.
Les Européens veulent l'électrification… en théorie
La même enquête révèle d'ailleurs un paradoxe intéressant.
63 % des Européens interrogés se déclarent favorables au remplacement des énergies fossiles par l'électricité partout où cela est possible au cours des dix prochaines années.
Le principe bénéficie donc d'un soutien assez net.
Mais lorsqu'on entre dans les applications concrètes, l'adhésion diminue.
58 % soutiennent les politiques de rénovation énergétique.
54 % les pompes à chaleur.
Et seulement 46 % les véhicules électriques.
C'est une leçon politique importante.
Les citoyens peuvent approuver une direction générale tout en refusant les contraintes individuelles nécessaires pour l'atteindre.
La transition ne pourra donc probablement pas fonctionner uniquement par interdictions et obligations.
Elle devra devenir désirable économiquement.
La meilleure politique écologique pourrait être celle qui permet de gagner de l'argent
C'est peut-être ici que se trouve le principal enseignement politique de l'étude.
Pendant longtemps, nous avons présenté la transition écologique à travers le registre de l'effort.
Consommer moins.
Rouler moins.
Changer ses habitudes.
Payer certaines externalités.
Accepter des contraintes nouvelles.
Cette approche possède une logique environnementale, mais elle rencontre rapidement une limite démocratique.
Une population acceptera difficilement pendant plusieurs décennies une transformation qu'elle associe essentiellement à une baisse de son niveau de vie.
L'électrification permet potentiellement de proposer un récit différent :
remplacer une énergie importée et coûteuse par une énergie nationale, décarbonée et potentiellement moins chère à l'usage.
Si une pompe à chaleur réduit réellement la facture d'un ménage, il n'a pas besoin d'être militant écologiste pour en vouloir une.
Si une voiture électrique devient moins coûteuse sur l'ensemble de sa durée d'utilisation, l'argument climatique devient un bénéfice supplémentaire.
La transition devient alors beaucoup plus robuste politiquement.
Mais il faut regarder le coût complet
Il serait néanmoins dangereux de transformer l'électrification en solution magique.
Produire davantage d'électricité exige des investissements considérables.
Il faudra renouveler une partie du parc nucléaire.
Développer les renouvelables.
Renforcer les réseaux électriques.
Installer des millions de points de recharge.
Adapter les logements.
Financer les pompes à chaleur.
Transformer les procédés industriels.
Développer des capacités de stockage et de pilotage.
Et les bénéfices ne seront pas répartis uniformément.
Un propriétaire de maison disposant d'un garage peut relativement facilement installer une borne et une pompe à chaleur.
Un locataire dans un immeuble ancien d'une grande ville se trouve dans une situation très différente.
Une politique d'électrification réussie devra donc également être une politique sociale et territoriale.
Sinon, elle risque de créer une nouvelle fracture entre ceux qui peuvent financer la transition et bénéficier ensuite de coûts d'usage réduits, et ceux qui restent prisonniers des technologies anciennes et de leurs factures.
La souveraineté n'est pas l'autarcie
Il faut enfin éviter une confusion.
Chercher davantage d'indépendance énergétique ne signifie pas que la France doit produire elle-même chaque kilowattheure, chaque batterie, chaque câble et chaque composant.
Ce serait impossible et économiquement absurde.
La souveraineté consiste plutôt à éviter les dépendances dont la rupture pourrait paralyser le pays.
Nous pouvons importer.
Nous pouvons commercer.
Nous pouvons coopérer.
Mais nous devons conserver suffisamment de capacités nationales et européennes pour disposer d'alternatives.
C'est exactement la même logique que pour la défense, le numérique ou les matières premières.
Être souverain ne signifie pas ne dépendre de personne. Cela signifie ne dépendre de personne au point de ne plus pouvoir lui dire non.
Et si nous avions déjà une partie de la solution ?
La France passe beaucoup de temps à dresser la liste de ce qu'elle a perdu.
Ses usines.
Certaines filières industrielles.
Des compétences.
Des parts de marché.
Il est utile de regarder aussi ce qu'elle possède encore.
Un système électrique largement décarboné.
Une filière nucléaire complète.
Des compétences industrielles et scientifiques considérables.
Des groupes énergétiques de premier plan.
Une industrie automobile qui peut encore participer à la transformation.
Un marché de près de 70 millions d'habitants intégré à celui de l'Union européenne.
Ce ne sont pas de petits avantages.
La question est de savoir ce que nous voulons en faire.
Si l'électricité française sert simplement à alimenter des voitures, batteries, pompes à chaleur et équipements produits à l'autre bout du monde, nous aurons réussi une partie de notre transition écologique.
Mais nous aurons manqué une partie de l'occasion économique.
Si, au contraire, l'électrification sert simultanément à réduire les importations d'hydrocarbures, développer des industries, diminuer certaines factures des ménages et renforcer notre capacité énergétique, elle peut devenir bien davantage qu'une politique climatique.
Elle peut devenir une politique de puissance.
Pendant un siècle, la richesse énergétique de certains pays se trouvait sous leur sol.
La France n'a pas de pétrole.
Mais elle a des centrales nucléaires, des barrages, des capacités renouvelables, des ingénieurs et un réseau électrique extrêmement développé.
Au XXIe siècle, cela pourrait valoir beaucoup plus que nous ne l'imaginons.
Et si, finalement, le véritable pétrole de la France était son électricité ?
Étude « Électro-puissance » — Fondation Jean-Jaurès
Enquête européenne sur la souveraineté énergétique et l'électrification
