← Tous les articles
10 min de lecture

À quoi sert de financer notre recherche si nous ne savons pas protéger ce qu'elle invente ?

SécuritéEuropeInstitutionsIA
Une université européenne à l'aube protégée par un bouclier lumineux, symbolisant la protection de la recherche scientifique

Nos universités et laboratoires doivent rester ouverts sur le monde : la science progresse précisément grâce à la circulation des chercheurs et des connaissances. Mais l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs, le quantique ou les biotechnologies sont également devenus des instruments de puissance économique et militaire. Un rapport publié par Chatham House le 17 septembre pose donc une question délicate : comment continuer à coopérer sans offrir à d'autres puissances des technologies stratégiques que nous avons nous-mêmes financées ? Une interrogation britannique qui devrait aussi intéresser la France et l'Europe.

Une université n'est pas une caserne. Un laboratoire de recherche n'est pas une usine d'armement. Et un chercheur étranger n'est évidemment pas un espion potentiel. Ces évidences méritent d'être rappelées avant d'aborder un sujet particulièrement sensible : la protection de la recherche scientifique dans un monde où la technologie est redevenue un instrument majeur de puissance.

Pendant longtemps, nous avons considéré la circulation internationale des connaissances comme presque exclusivement positive. Un chercheur français travaille à Stanford. Un étudiant chinois prépare son doctorat à Londres. Une équipe allemande collabore avec une université singapourienne. Des scientifiques américains et européens publient ensemble. C'est ainsi que fonctionne la science moderne. Et c'est en grande partie grâce à cette ouverture qu'elle progresse. Mais que se passe-t-il lorsque les recherches concernent l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs, le quantique, les télécommunications avancées ou les biotechnologies ? La frontière entre recherche civile, puissance industrielle et applications militaires devient alors beaucoup moins évidente. C'est précisément le problème soulevé par Chatham House dans une étude publiée le 17 septembre 2026 consacrée à la « research security », la sécurité de la recherche.

La technologie est redevenue un attribut de puissance

L'idée centrale du rapport est simple. La compétition entre grandes puissances ne se joue plus seulement avec des soldats, des avions ou des porte-avions. Elle se joue aussi dans les laboratoires. Les États capables de maîtriser les technologies de rupture peuvent obtenir un avantage industriel, fixer des standards internationaux, développer de nouvelles capacités militaires et créer des dépendances dont les autres pays auront ensuite beaucoup de mal à sortir. L'intelligence artificielle en fournit déjà une illustration. Les semi-conducteurs également. Demain, ce pourrait être l'informatique quantique, la biologie de synthèse ou d'autres technologies que nous connaissons à peine aujourd'hui. Une découverte scientifique peut donc simultanément constituer un progrès pour l'humanité, une opportunité économique et un avantage stratégique. Cela change profondément la question de la souveraineté. Car un pays peut parfaitement être excellent en recherche et médiocre dans sa capacité à conserver la valeur économique et stratégique de ce qu'il découvre.

Le paradoxe britannique

Le Royaume-Uni constitue un cas particulièrement intéressant. Avec moins de 1 % de la population mondiale, ses universités produisent environ 6 % des publications scientifiques mondiales, selon les données reprises par Chatham House. Mais cette performance repose très largement sur l'ouverture internationale : plus de 60 % des publications académiques britanniques de 2022 étaient cosignées avec au moins un chercheur étranger. Fermer les universités britanniques aux collaborations étrangères serait donc probablement catastrophique pour leur recherche. C'est tout le paradoxe. Ce qui fait la force du système constitue également une partie de sa vulnérabilité. Les connaissances circulent par les publications scientifiques, bien sûr, mais également par les programmes de recherche communs, les chercheurs invités, les doctorants, les conférences, les partenariats industriels, les laboratoires conjoints et les échanges informels entre scientifiques. La science fonctionne précisément parce que les idées circulent. Mais une technologie stratégique peut emprunter exactement les mêmes chemins.

Le cas chinois

Chatham House désigne clairement la Chine comme le principal défi systémique auquel le Royaume-Uni est confronté dans ce domaine. Il faut cependant comprendre précisément ce que dit — et ne dit pas — le rapport. Il ne prétend pas que les chercheurs ou étudiants chinois présents dans les universités britanniques participent collectivement à une stratégie d'espionnage. Il souligne au contraire que les collaborations scientifiques avec la Chine produisent d'importants bénéfices académiques et économiques. Le problème identifié est structurel. Pékin poursuit depuis plusieurs années une stratégie visant à accélérer son développement technologique, tandis que les frontières entre recherche civile, industrie et défense peuvent être difficiles à établir dans certaines institutions ou certains programmes. Chatham House estime que la Chine se distingue notamment par l'ampleur des moyens mobilisés et par l'intégration de la technologie à ses objectifs économiques, militaires et de sécurité nationale. Le rapport rappelle ainsi qu'en 2026 le Royaume-Uni comptait 19 partenariats avec des établissements appartenant aux « Seven Sons of National Defence », sept universités chinoises étroitement liées à l'écosystème de défense du pays. La Russie en comptait dix. Et la France huit. Voilà qui devrait naturellement nous intéresser.

Quand une technologie civile devient une technologie militaire

L'un des exemples les plus intéressants du rapport concerne l'Université de Manchester. En 2022, le gouvernement britannique a bloqué un accord qui aurait transféré à une entreprise chinoise des droits portant sur une technologie avancée de vision développée par l'université. Pourquoi ? Parce que cette technologie pouvait avoir de nombreuses applications civiles, mais également être utilisée pour des drones, la surveillance, la robotique militaire ou le guidage de missiles. Le gouvernement britannique a donc estimé que son transfert pouvait présenter un risque pour la sécurité nationale. Cet exemple illustre parfaitement le problème contemporain. Une technologie n'est plus nécessairement « civile » ou « militaire ». Elle peut être les deux. Une caméra intelligente peut équiper une voiture autonome ou un drone militaire. Une intelligence artificielle peut aider un médecin ou analyser des images satellites. Une technologie quantique peut servir la recherche fondamentale avant de transformer les communications sécurisées. Une découverte biologique peut soigner ou être détournée. C'est ce que l'on appelle le dual use, le double usage. Et plus la technologie progresse, plus cette frontière devient difficile à tracer.

À quoi sert alors l'argent public ?

C'est ici que la question devient particulièrement intéressante pour la France. Imaginons un laboratoire français financé pendant dix ans par l'État. Des chercheurs y développent une technologie exceptionnelle. L'État finance les infrastructures. Il finance les universités. Il finance les chercheurs. Il finance parfois la création de la start-up issue du laboratoire. Puis l'entreprise est rachetée quelques années plus tard par un groupe étranger. Les brevets partent. Les chercheurs partent. La production s'installe ailleurs. Et vingt ans plus tard, la France rachète le produit fini à l'entreprise étrangère qui a industrialisé cette technologie. Juridiquement, rien d'anormal ne s'est nécessairement produit. Économiquement, en revanche, une question mérite d'être posée : qui a réellement capté la valeur créée par l'investissement initial ?

C'est peut-être l'une des grandes faiblesses européennes. Nous raisonnons encore beaucoup en termes de recherche. Les États-Unis et la Chine raisonnent davantage en termes d'écosystèmes complets : recherche, capital, industrialisation, marché, infrastructures et puissance. La souveraineté scientifique ne consiste donc pas seulement à inventer. Elle consiste aussi à être capable de transformer certaines inventions en entreprises, en emplois, en capacités industrielles et, lorsque cela est nécessaire, en avantages stratégiques.

Nous avons déjà connu cette histoire avec l'industrie

Pendant plusieurs décennies, l'Europe a considéré qu'il n'était pas très important de savoir où étaient fabriqués les produits. Après tout, si une entreprise asiatique pouvait produire moins cher, pourquoi fabriquer nous-mêmes ? Le consommateur y gagnait. Les entreprises réduisaient leurs coûts. La mondialisation augmentait l'efficacité économique. Puis les crises ont révélé la contrepartie de cette optimisation. Médicaments. Masques. Semi-conducteurs. Énergie. Certaines matières premières. Nous avons découvert qu'un produit peut être bon marché tant que les chaînes d'approvisionnement fonctionnent et extrêmement coûteux lorsqu'elles se brisent. Nous risquons aujourd'hui de reproduire le même raisonnement avec la connaissance. Peu importe où la technologie est industrialisée puisque la science est mondiale. C'est vrai jusqu'au jour où la technologie devient stratégique.

Faut-il alors fermer nos laboratoires ?

Certainement pas. Ce serait probablement l'une des pires réponses possibles. La recherche scientifique moderne est internationale par nature. Les meilleurs chercheurs veulent travailler avec les meilleurs chercheurs. Les grandes découvertes naissent souvent du croisement des disciplines, des nationalités et des cultures scientifiques. Le Royaume-Uni en fournit d'ailleurs une démonstration spectaculaire : son excellence scientifique repose en grande partie sur cette internationalisation. Chatham House pose donc le problème en termes de gestion du risque, pas de fermeture. Le rapport recommande notamment de mieux intégrer la sécurité de la recherche aux stratégies scientifique, industrielle et de sécurité nationale, de renforcer la transparence sur certaines affiliations étrangères, de professionnaliser les compétences chargées d'évaluer les risques et d'intégrer davantage les universités à l'écosystème industriel de défense. C'est une distinction fondamentale. Le choix n'est pas : ouverture ou fermeture. Il devrait être : ouverture avec discernement ou ouverture sans stratégie.

Toutes les recherches n'ont évidemment pas besoin d'être protégées

Il serait tout aussi absurde de traiter chaque laboratoire universitaire comme une installation militaire. La plupart des connaissances ont vocation à circuler. Et cette circulation est précisément ce qui permet à la science de progresser. Mais toutes les technologies n'ont pas la même importance stratégique. Une démocratie peut parfaitement considérer que certaines recherches en intelligence artificielle, quantique, semi-conducteurs, biotechnologies, spatial, cybersécurité ou télécommunications nécessitent des précautions particulières. Le problème consiste donc à déterminer lesquelles. Trop peu de contrôle peut conduire à perdre des technologies critiques. Trop de contrôle peut étouffer la recherche, décourager les talents étrangers et isoler les chercheurs. Il n'existe pas de solution parfaite. Mais refuser de poser la question constitue déjà un choix.

Et la France ?

Le rapport de Chatham House concerne le Royaume-Uni. Il serait donc abusif de transposer automatiquement toutes ses conclusions à la France. Mais la question qu'il pose nous concerne directement. La France possède encore des atouts scientifiques considérables. Mathématiques. Physique. Nucléaire. Aéronautique. Spatial. Intelligence artificielle. Défense. Biotechnologies. Ingénierie. Elle forme également des chercheurs et des ingénieurs dont la qualité est reconnue internationalement. Mais notre stratégie ne devrait pas seulement consister à compter nos publications scientifiques ou nos levées de fonds. Nous devrions également nous demander : combien de technologies développées grâce à la recherche française deviennent des entreprises françaises ou européennes ? Combien sont industrialisées sur notre territoire ? Combien de start-up stratégiques finissent sous contrôle étranger ? Combien de chercheurs formés avec de l'argent public partent développer ailleurs les technologies de demain ? Quelles connaissances sommes-nous prêts à partager et lesquelles considérons-nous comme stratégiques ? Ces questions ne sont pas hostiles à la mondialisation scientifique. Elles relèvent simplement d'une politique de puissance.

La souveraineté commence peut-être dans un laboratoire

Nous associons généralement la souveraineté aux frontières, aux armées, à l'énergie ou à la monnaie. Au XXIe siècle, elle commence peut-être beaucoup plus tôt. Dans une thèse de doctorat. Dans un laboratoire universitaire. Dans un brevet. Dans une start-up de dix personnes. Dans une ligne de code. Dans une découverte dont personne ne mesure encore l'importance. Les grandes puissances l'ont compris. La compétition géopolitique moderne ne consiste plus seulement à contrôler des territoires. Elle consiste à contrôler les technologies dont les autres auront besoin demain.

La France et l'Europe doivent donc éviter deux erreurs symétriques. La première serait de céder à la paranoïa, de soupçonner systématiquement les chercheurs étrangers et de sacrifier l'ouverture qui constitue l'une des conditions mêmes de l'excellence scientifique. La seconde serait de continuer à considérer que la science évolue dans un univers totalement séparé des rapports de puissance. Ce monde-là n'existe probablement plus. La véritable souveraineté scientifique pourrait donc tenir en une formule assez simple : rester suffisamment ouverts pour continuer à inventer, mais suffisamment stratèges pour ne pas perdre systématiquement ce que nous inventons. Car financer la recherche est indispensable. Former les meilleurs scientifiques également. Mais si nous finançons les découvertes, formons les chercheurs et assumons les risques initiaux pour laisser ensuite d'autres pays industrialiser les technologies, créer les champions mondiaux et maîtriser les infrastructures qui en découlent, nous n'aurons accompli que la moitié du travail. Une nation scientifique ne devrait pas seulement être capable d'inventer le monde de demain. Elle devrait aussi être capable d'en conserver une partie de la maîtrise.

Rapport de Chatham House (17 septembre 2026) : How the UK should protect its science and tech research from foreign state threats