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Qui va payer ?

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Illustration symbolique : facture et pièces en euros devant une vitrine endommagée, avec un ruban tricolore

L’hôtel de ville de Limoges brûle. Son toit s’est effondré, son beffroi a disparu, une partie de ses façades a été détruite. Le bâtiment, inauguré en 1883, est inscrit aux monuments historiques depuis 1975. À Lyon, l’Office du tourisme de la place Bellecour a été saccagé puis incendié. Ce pavillon construit en 1852 faisait partie du patrimoine de la ville. Les pompiers ont même dû attendre avant de pouvoir intervenir en raison des violences autour du bâtiment.

À côté de cela, des commerces ont été pillés, des véhicules incendiés, des bâtiments publics attaqués. Plus de 1 200 personnes ont été interpellées lors de la journée du 17 octobre et au moins 150 policiers ont été blessés. La très grande majorité des centaines de milliers de personnes descendues dans la rue n’a évidemment rien incendié ni pillé. Mais cela ne change rien à ce qui m’intéresse ici : quelqu’un va devoir payer la casse.

Alors qui ? Certainement pas le casseur qui a allumé le feu dans un bâtiment public avant de disparaître dans la foule. Pas davantage celui qui est reparti avec des marchandises volées dans un magasin. Peut-être quelques-uns seront-ils identifiés, jugés et condamnés. Très bien. Mais quelqu’un croit-il sérieusement qu’ils rembourseront les millions nécessaires à la reconstruction d’un bâtiment historique, les pertes d’exploitation des commerçants, les interventions des secours, les équipements détruits, les dégâts sur le mobilier urbain ?

Non. La facture arrivera chez nous. Elle passera parfois par l’assurance. Donc demain par les primes. Par les budgets municipaux. Donc par l’impôt. Par des commerçants qui devront payer une franchise, absorber une perte de chiffre d’affaires ou découvrir que tout n’est pas couvert. Par l’État. Donc encore par l’impôt. Finalement, comme toujours, ce sont ceux qui travaillent, produisent, entreprennent, cotisent et paient leurs taxes qui régleront la note.

Et franchement, ça commence à bien faire.

La colère n’autorise pas tout

Que des lycéens manifestent parce que leurs conditions d’études se dégradent, je peux le comprendre. Que des Français manifestent contre le coût de la vie, les services publics qui fonctionnent mal ou une situation économique devenue difficile, je peux également le comprendre. Le droit de manifester est fondamental. Le droit d’incendier un hôtel de ville ne l’est pas. Le droit de piller un commerce ne l’est pas.

Le droit de lancer des projectiles sur un policier ne l’est pas. Et brûler un bâtiment construit il y a 143 ans n’est pas un acte « politique ». C’est détruire un morceau de patrimoine qui appartient à tout le monde, y compris à ceux au nom desquels certains prétendent se révolter. J’entends déjà les explications sociologiques, les « oui mais », les responsabilités collectives et les discours sur la colère.

À un moment, un adulte est responsable de ce qu’il fait. Point. Je refuse cette habitude française consistant à chercher immédiatement une excuse politique ou sociale à quelqu’un qui vient de mettre le feu à ce qui ne lui appartient pas.

Ceux qui jouent avec la colère

Jean-Luc Mélenchon soutient ce mouvement, participe aux manifestations et bénéficie manifestement d’un fort soutien chez une partie de cette jeunesse. Je ne vais pas écrire qu’il commande les casseurs ou qu’il souhaite personnellement voir brûler des mairies : je n’en sais rien et, contrairement à certains de ses adversaires, je ne vais pas inventer ce que je ne peux pas démontrer. Il a d’ailleurs appelé à la non-violence.

En revanche, je pense qu’il existe depuis longtemps autour de LFI une manière particulièrement dangereuse de faire de la colère un carburant politique permanent. Un maire LFI, Bally Bagayoko, a d’ailleurs fait l’objet fin septembre d’un signalement à la justice par le préfet de police pour des propos considérés comme pouvant constituer une provocation à commettre un délit dans le contexte des blocages lycéens. Cela ne permet pas de condamner tout un mouvement politique, mais cela devrait au minimum conduire à réfléchir à la responsabilité des mots lorsque le pays est déjà sous tension.

Quand on explique sans arrêt que les institutions sont illégitimes, que la police est l’ennemi, que tout est violence d’État, que la colère doit monter et que le système doit céder, il ne faut pas ensuite faire semblant d’être surpris lorsque certains décident de traduire cette rhétorique en pavés, mortiers et incendies. La colère est facile à allumer. Beaucoup plus difficile à éteindre.

Et l’État, dans tout ça ?

Je serai encore plus sévère avec Emmanuel Macron. Parce que lui n’est pas dans l’opposition. Il est président de la République depuis bientôt dix ans. À un moment, on ne peut pas être responsable lorsque tout va bien et spectateur lorsque tout va mal. La sécurité des Français, la protection des bâtiments publics et la capacité des forces de l’ordre à accomplir leur mission relèvent de l’État. Pas du maire du village, pas de l’opposition, pas de Poutine, pas de Trump, pas du dérèglement climatique.

De l’État. Or le malaise est suffisamment profond pour qu’Alliance Police nationale ait annoncé une plainte contre l’État pour mise en danger de la vie d’autrui. Le syndicat dénonce des « consignes floues » et des « injonctions contradictoires » données aux policiers. Quelques jours avant les émeutes du 17 octobre, le Premier ministre faisait déjà état de 937 policiers et gendarmes blessés depuis le début de la mobilisation lycéenne.

Une plainte syndicale n’est évidemment pas un jugement et ne prouve pas juridiquement que l’État a mis ses policiers en danger. Mais lorsqu’un grand syndicat de police en arrive là, il faut peut-être arrêter de répondre avec des éléments de langage. Le problème est terrible : l’État sait qu’une intervention trop brutale peut produire le drame qui embrasera immédiatement le pays. Un jeune tué au cours d’une manifestation, et personne ne sait jusqu’où la situation pourrait dégénérer.

Je comprends cette peur. Mais un État qui a peur d’exercer son autorité finit par ne plus en avoir. Et là commence quelque chose de beaucoup plus dangereux.

Le vrai scénario catastrophe

Imaginons maintenant qu’un policier meure. Ce n’est malheureusement plus une hypothèse totalement abstraite lorsqu’on regarde le niveau de violence atteint dans certaines rues. Que se passe-t-il si les policiers commencent à considérer qu’on leur demande d’encaisser les coups tout en leur interdisant de se défendre correctement ? Que se passe-t-il si une partie d’entre eux estime que l’État ne les protège plus ? Que se passe-t-il si demain des fonctionnaires posent symboliquement leur bouclier et disent : « débrouillez-vous » ?

C’est cette situation qui m’effraie. Pas parce que je rêve d’un homme providentiel en uniforme venant remettre de l’ordre dans tout cela. Exactement l’inverse. Parce que l’histoire montre que lorsque les institutions démocratiques deviennent incapables d’assurer l’ordre élémentaire, les populations finissent parfois par accepter des solutions qu’elles auraient jugées inimaginables quelques années auparavant. C’est ainsi que les démocraties peuvent mourir. Pas nécessairement dans un coup d’État hollywoodien.

Par épuisement. Par peur. Par une population qui finit par préférer n’importe quel ordre au chaos. Je ne veux pas voir un général arriver un matin à la télévision pour expliquer aux responsables politiques que la récréation est terminée. Je veux que les institutions démocratiques fassent leur travail avant que certains Français en viennent à penser qu’une telle chose serait souhaitable.

2027 ne me rassure pas

Et c’est là que mon inquiétude devient politique. Nous allons élire un président de la République dans quelques mois. Je regarde les candidats possibles. Aucun ne me rassure réellement. Nous allons laisser au prochain président une dette approchant 120 % du PIB, une école en difficulté, un système de santé sous tension, une société profondément polarisée, des problèmes de sécurité devenus évidents et désormais un État dont certains de ses propres policiers contestent publiquement les consignes.

Nous n’avons pas besoin d’un nouveau professionnel de la communication. Nous n’avons pas besoin d’un nouveau « en même temps ». Nous n’avons pas davantage besoin de quelqu’un qui pense que mettre le feu à la société permettra ensuite d’en reconstruire une meilleure. Nous avons besoin d’un État qui soit capable de faire quelque chose d’extraordinairement banal : protéger les gens qui respectent les règles contre ceux qui ont décidé qu’elles ne s’appliquaient plus à eux.

Parce qu’au bout du compte, lorsqu’un hôtel de ville brûle, lorsque l’Office du tourisme de Lyon part en fumée ou lorsqu’un commerçant retrouve sa boutique pillée, les grandes théories politiques disparaissent assez vite. Il reste simplement une facture. Et cette facture, encore une fois, ce sont ceux qui n’ont rien cassé qui vont la payer.