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Après nos usines, avons-nous abandonné notre souveraineté numérique ?

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Salle de serveurs sombre aux LED bleues, surmontée d'une carte d'Europe en nœuds lumineux interconnectés symbolisant la souveraineté numérique

Pendant trente ans, l'Europe a accepté de délocaliser une partie de sa production industrielle en considérant que l'essentiel était de conserver la conception, les services et les activités à forte valeur ajoutée. Mais une autre dépendance s'est installée presque silencieusement. Nos systèmes d'exploitation, nos moteurs de recherche, nos réseaux sociaux, une grande partie de notre cloud et désormais une partie croissante de notre intelligence artificielle sont contrôlés par des entreprises étrangères. À l'heure où le numérique devient l'infrastructure sur laquelle reposent nos économies, nos administrations et même notre accès à l'information, une question devient inévitable : peut-on rester politiquement souverain lorsqu'on ne maîtrise plus son environnement numérique ?

Dans un essai publié le 4 septembre 2026 par la Fondation Jean-Jaurès, *De la démocratie en numérique*, Virginie Rozière emploie une expression volontairement provocatrice : l'Europe serait devenue une « colonie numérique ».

Le terme est fort.

Mais les chiffres obligent au moins à examiner la question.

Le Parlement européen estime désormais que l'Union européenne dépend de pays extérieurs pour plus de 80 % des produits, services, infrastructures et éléments de propriété intellectuelle numériques qu'elle utilise.

Dans le cloud, trois entreprises américaines — Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud — représentent environ 69 % du marché européen des infrastructures. Les fournisseurs européens n'en détiennent qu'environ 13 %.

Dans les semi-conducteurs, l'Europe ne représente qu'environ 10 % de la production mondiale.

Dans l'intelligence artificielle, l'écart d'investissement avec les États-Unis est considérable.

Pris séparément, chacun de ces chiffres peut sembler n'être qu'un indicateur économique.

Mis bout à bout, ils racontent autre chose.

L'Europe utilise de plus en plus une infrastructure numérique qu'elle ne maîtrise plus entièrement.

Le numérique n'est plus un secteur parmi les autres

Nous avons longtemps considéré l'informatique comme une industrie.

Cette représentation est désormais dépassée.

Le numérique est devenu une infrastructure.

Une banque dépend du numérique.

Un hôpital dépend du numérique.

Une administration dépend du numérique.

Une usine dépend du numérique.

Une armée dépend du numérique.

Nos communications, nos paiements, nos données, nos informations, nos déplacements et progressivement notre accès à la connaissance passent par des systèmes numériques.

Le Parlement européen inclut désormais dans les infrastructures numériques stratégiques les semi-conducteurs, les centres de données, le cloud, l'intelligence artificielle, les réseaux de télécommunications, les câbles sous-marins, les satellites, les systèmes d'identité, les moyens de paiement et certains logiciels.

Autrement dit, presque toute l'architecture invisible sur laquelle fonctionne une société moderne.

La question de la souveraineté numérique ne consiste donc plus à savoir si nous préférons utiliser un moteur de recherche français ou américain.

Elle consiste à savoir qui contrôle les infrastructures dont nous ne pouvons plus nous passer.

Nous avons déjà connu cette erreur avec l'industrie

L'histoire devrait nous inciter à la prudence.

Pendant plusieurs décennies, une partie des élites européennes a considéré que la localisation de la production industrielle avait finalement peu d'importance.

Nous pouvions concevoir en Europe, produire en Chine et consommer partout.

Les biens seraient moins chers, les entreprises plus rentables et les économies européennes se spécialiseraient dans les activités les plus sophistiquées.

Puis sont arrivées les crises.

La pandémie a brutalement rappelé que l'on pouvait manquer de masques, de médicaments ou de composants pourtant considérés comme banals.

Les tensions géopolitiques ont montré que les chaînes de valeur mondiales pouvaient devenir des instruments de puissance.

La pénurie de semi-conducteurs a immobilisé des chaînes automobiles entières.

L'Europe redécouvre aujourd'hui à grands frais un principe ancien : on ne peut pas abandonner toutes ses capacités de production et prétendre conserver intacte sa souveraineté.

Nous risquons de reproduire la même erreur avec le numérique.

Le cloud : où vivent nos données ?

Prenons un exemple concret.

Nous parlons constamment de « cloud ».

Le mot est trompeur.

Nos données ne flottent évidemment pas dans un nuage.

Elles sont stockées dans des machines physiques, installées dans des centres de données, exploitées par des entreprises et soumises à des législations nationales.

Or le marché européen du cloud est très largement dominé par des groupes américains.

Cela crée une première dépendance technologique : si une grande partie de nos entreprises et administrations construit ses systèmes autour des infrastructures d'un petit nombre de fournisseurs, changer devient progressivement complexe et coûteux.

C'est ce que l'on appelle le vendor lock-in : l'enfermement dans l'écosystème d'un fournisseur.

Mais il existe également une question juridique.

Les États-Unis disposent de législations à portée extraterritoriale permettant, dans certaines circonstances, aux autorités américaines de demander l'accès à des données contrôlées par des entreprises américaines, y compris lorsqu'elles sont physiquement hébergées hors des États-Unis.

Le problème ne consiste pas à supposer que Washington espionne systématiquement chaque donnée européenne.

La question de souveraineté est plus simple :

un État européen doit-il accepter que certaines de ses données stratégiques puissent dépendre juridiquement d'une puissance étrangère ?

Et maintenant arrive l'intelligence artificielle

Le cloud était déjà stratégique.

L'intelligence artificielle change encore l'échelle du problème.

Car nous ne confions plus seulement aux entreprises technologiques le stockage de nos informations.

Nous commençons à leur confier une partie de leur traitement.

Des millions d'Européens utilisent désormais quotidiennement des intelligences artificielles pour écrire, traduire, programmer, apprendre, rechercher des informations, analyser des documents ou prendre des décisions.

Les entreprises commencent à intégrer ces outils à leurs processus internes.

Les administrations s'y intéressent.

Les étudiants les utilisent.

Les enseignants également.

Demain, les médecins, les juristes, les ingénieurs, les fonctionnaires ou les militaires travailleront probablement avec des assistants d'intelligence artificielle spécialisés.

C'est un changement considérable.

Le moteur de recherche nous indiquait où trouver l'information.

L'intelligence artificielle commence à interpréter l'information pour nous.

Celui qui contrôle cette infrastructure n'exerce donc plus seulement une puissance économique.

Il peut potentiellement exercer une influence sur la manière dont une société accède à la connaissance.

La question démocratique

C'est précisément là que la réflexion de Virginie Rozière devient intéressante.

Son livre ne traite pas seulement de compétitivité.

Il relie souveraineté numérique et démocratie.

Nos sociétés ont confié une partie importante de leur espace public à des entreprises privées étrangères.

Facebook, Instagram, X, TikTok, YouTube ou les moteurs de recherche ne sont pas simplement des produits.

Ils organisent une partie de la circulation de l'information.

Leurs algorithmes déterminent ce qui est montré, recommandé, amplifié ou enterré.

Ils n'imposent évidemment pas mécaniquement une opinion aux citoyens.

Mais ils organisent l'environnement informationnel dans lequel cette opinion se forme.

Et leur objectif premier n'est pas la qualité du débat démocratique.

Il est économique.

Nous retrouvons ici une question déjà soulevée par le rapport de la Fondation Jean-Jaurès sur le « capitalisme de la solitude » : lorsque le modèle économique d'une plateforme repose sur la captation maximale de notre attention, ses intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux de la société.

Une information nuancée mais ennuyeuse peut être démocratiquement précieuse.

Une information outrageante mais fausse peut être économiquement très rentable.

L'Europe a choisi la réglementation

Face à cette situation, l'Union européenne a principalement répondu par ce qu'elle sait probablement faire le mieux : le droit.

RGPD, Digital Markets Act, Digital Services Act, AI Act...

L'Europe est devenue l'une des principales puissances réglementaires mondiales du numérique.

Ce n'est pas négligeable.

Les règles européennes ont obligé des entreprises mondiales à modifier leurs pratiques et ont contribué à imposer des standards en matière de protection des données, de concurrence ou de responsabilité des plateformes.

Mais réglementer les technologies des autres n'est pas la même chose que maîtriser les siennes.

C'est peut-être là que se trouve la faiblesse fondamentale du modèle européen.

Nous avons voulu devenir la puissance qui fixe les règles d'un jeu dont les principaux joueurs sont américains ou chinois.

À long terme, cela ne peut probablement pas suffire.

Il ne suffit pas de réglementer Google pour créer un Google européen

L'Europe ne manque pourtant ni d'ingénieurs ni de chercheurs.

Elle possède d'excellentes universités, des entreprises technologiques performantes et un important écosystème de start-up.

Elle souffre davantage de son incapacité à transformer suffisamment souvent ces innovations en géants mondiaux.

Le marché européen reste fragmenté.

Le financement du capital-risque demeure inférieur à celui des États-Unis.

Les entreprises prometteuses peinent à changer d'échelle.

Et lorsque certaines réussissent, elles peuvent finir par être rachetées par des acteurs étrangers.

L'Europe se retrouve ainsi dans une situation paradoxale : elle produit des cerveaux, des recherches et des entrepreneurs, mais peine à conserver la valeur industrielle qui en découle.

C'est pourquoi la souveraineté numérique ne pourra pas être obtenue uniquement par davantage de réglementation.

Il faudra également du capital, des commandes, des infrastructures et probablement une véritable politique industrielle.

La commande publique pourrait tout changer

Il existe pourtant un instrument extraordinairement puissant : la commande publique.

Les États européens dépensent chaque année des sommes considérables en logiciels, services cloud, cybersécurité et infrastructures numériques.

Ces dépenses pourraient devenir un outil de souveraineté.

Le Parlement européen envisage explicitement d'utiliser davantage les marchés publics pour soutenir les technologies européennes dans les domaines où existent des dépendances stratégiques.

L'idée mérite d'être poussée beaucoup plus loin.

Lorsqu'une administration française ou européenne doit choisir un service numérique stratégique, le prix ne devrait pas constituer le seul critère.

La localisation de l'entreprise, la maîtrise technologique, l'hébergement des données, la juridiction applicable et la capacité à changer de fournisseur devraient également entrer dans l'équation.

Les États-Unis pratiquent depuis longtemps une forme de préférence nationale dans certains marchés publics.

La Chine protège elle aussi ses industries stratégiques.

L'Europe pourrait parfaitement défendre ses intérêts sans renoncer à la concurrence.

Une CECA du numérique ?

Virginie Rozière propose une idée plus ambitieuse encore.

Elle suggère de s'inspirer de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, la CECA, créée en 1951 et considérée comme l'un des actes fondateurs de la construction européenne.

Pourquoi le charbon et l'acier ?

Parce qu'ils constituaient alors les ressources indispensables de la puissance industrielle et militaire.

Mutualiser leur gestion permettait à la fois de reconstruire l'Europe et d'organiser une interdépendance stratégique entre ses États.

Rozière propose aujourd'hui une « Communauté européenne du code et des algorithmes ».

L'expression peut sembler symbolique.

L'intuition qui la sous-tend est beaucoup plus profonde.

Le code, les données, les capacités de calcul et les algorithmes sont peut-être devenus au XXIe siècle ce que le charbon et l'acier étaient au XXe : les infrastructures élémentaires de la puissance.

Si tel est le cas, l'Europe devrait les traiter comme telles.

La souveraineté ne signifie pas tout fabriquer nous-mêmes

Il faut néanmoins éviter une autre erreur.

La souveraineté numérique ne signifie pas l'autarcie.

Il serait absurde d'imaginer que la France ou même l'Union européenne puisse produire seule chaque processeur, chaque logiciel, chaque serveur et chaque service numérique dont elle a besoin.

Aucun grand pays ne fonctionne ainsi.

La souveraineté consiste plutôt à identifier les dépendances qui deviennent dangereuses et à conserver des alternatives.

C'est exactement le raisonnement que nous devrions appliquer à l'industrie ou à la défense.

Importer un produit n'est pas nécessairement un problème.

Ne plus être capable de fonctionner sans ce produit en est un.

Utiliser un cloud américain n'est pas nécessairement une atteinte à la souveraineté.

Ne disposer d'aucune solution européenne crédible pour héberger certaines données stratégiques en serait une.

Utiliser une intelligence artificielle américaine n'est pas un problème.

Devenir incapable de développer des modèles européens performants en serait un.

La différence est essentielle.

L'Europe doit choisir ce qu'elle refuse d'abandonner

La mondialisation des dernières décennies reposait sur une idée simple : l'interdépendance économique rendrait les dépendances moins dangereuses.

L'histoire récente nous oblige à revoir cette certitude.

L'énergie russe a montré qu'une dépendance commerciale pouvait devenir géopolitique.

Les semi-conducteurs asiatiques ont montré qu'une concentration industrielle à l'autre bout du monde pouvait devenir une vulnérabilité européenne.

La défense nous rappelle aujourd'hui que l'achat massif de matériel américain peut limiter progressivement notre autonomie stratégique.

Le numérique appartient exactement à la même catégorie.

La question n'est donc pas de savoir si nous devons nous couper du reste du monde.

Elle est de déterminer ce que nous considérons comme suffisamment important pour refuser d'en perdre la maîtrise.

Les données sensibles ?

Le cloud ?

Les systèmes d'exploitation ?

Les semi-conducteurs ?

Les infrastructures de télécommunications ?

Les modèles d'intelligence artificielle ?

Les algorithmes qui organisent notre espace public ?

Nous devrons nécessairement faire des choix.

Mais ne pas choisir revient également à en faire un : celui de laisser le marché décider à notre place de ce que nous conserverons et de ce que nous abandonnerons.

Après l'industrie et la défense, le troisième pilier de la souveraineté

Pendant longtemps, la puissance d'un État pouvait se mesurer à ses usines, ses infrastructures, son armée et sa monnaie.

Ces éléments restent essentiels.

Mais un nouveau pilier s'est ajouté.

Une puissance du XXIe siècle qui ne maîtrise ni ses données, ni ses capacités de calcul, ni une partie de ses logiciels stratégiques, ni les technologies permettant de traiter son information sera nécessairement une puissance incomplète.

C'est probablement la grande intuition du livre de Virginie Rozière.

On peut discuter l'expression de « colonie numérique ». Elle suggère une domination politique volontaire que la réalité économique, beaucoup plus complexe, ne permet pas nécessairement d'établir.

Mais le diagnostic de dépendance est beaucoup plus difficile à écarter.

L'Union européenne elle-même reconnaît aujourd'hui dépendre de pays tiers pour plus de 80 % de ses produits, services, infrastructures et propriété intellectuelle numériques.

La question n'est donc plus de savoir si cette dépendance existe.

Elle est de savoir jusqu'où nous accepterons qu'elle progresse.

Après avoir découvert le prix de notre désindustrialisation, l'Europe aurait tort d'attendre une nouvelle crise pour découvrir celui de sa dépendance numérique.

Car la souveraineté du XXIe siècle ne consistera plus seulement à savoir fabriquer ce dont nous avons besoin. Elle consistera aussi à rester maîtres des machines, des données et des algorithmes à travers lesquels nous regardons le monde.