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Salaires élevés, prix élevés : la leçon suisse sur la souveraineté industrielle

ÉconomieEurope
Mouvement de montre mécanique de précision et machines-outils au premier plan, avec les Alpes suisses et une usine en silhouette à l'arrière-plan

Il existe une question que je me pose régulièrement lorsque je vais en Suisse : pourquoi tout y est-il aussi cher ?

La réponse semble évidente. Les salaires sont beaucoup plus élevés qu'en France et, lorsqu'un restaurateur, un garagiste, un commerçant ou une entreprise doit rémunérer ses salariés plusieurs milliers de francs par mois, il doit nécessairement répercuter une partie de ce coût dans ses prix.

Mais on peut immédiatement retourner le raisonnement : peut-être les salaires sont-ils justement aussi élevés parce que la vie en Suisse coûte extrêmement cher. Un salarié doit pouvoir se loger, se nourrir, se déplacer et faire garder ses enfants. Si le niveau général des prix augmente, les rémunérations doivent finir par suivre.

Nous voici donc confrontés à une sorte de problème de la poule et de l'œuf : les prix suisses sont-ils élevés parce que les salaires sont élevés, ou les salaires sont-ils élevés parce que les prix le sont ?

Ma réponse serait : probablement les deux.

Mais derrière cette boucle se cache, me semble-t-il, une autre question beaucoup plus fondamentale, qui nous ramène directement à celle de la souveraineté industrielle.

Pourquoi une entreprise suisse peut-elle continuer à produire des médicaments, des machines, des instruments de précision ou des montres avec des salariés parmi les mieux rémunérés du monde, alors que nous avons expliqué pendant plusieurs décennies en France qu'il fallait délocaliser une partie de notre production parce que nos salaires étaient trop élevés ?

La poule et l'œuf

En 2024, le salaire médian suisse atteignait 7 024 francs brut par mois pour un emploi à temps plein. Dans certaines activités à très forte valeur ajoutée, les chiffres sont encore plus impressionnants : 10 159 francs dans l'industrie pharmaceutique, 9 139 francs dans la recherche et développement ou 7 632 francs dans l'industrie des machines.

Les prix sont effectivement à l'avenant. Selon Eurostat, le niveau général des prix de consommation des ménages atteignait en Suisse environ 173 % de la moyenne de l'Union européenne en 2024, contre environ 111 % en France. La Suisse est donc, au sens propre, un pays très cher.

Il serait pourtant trop simple d'en conclure que les salaires élevés ne sont que la compensation de ces prix élevés.

Il existe en économie un mécanisme connu sous le nom d'effet Balassa-Samuelson. Pour le résumer sans entrer dans un cours d'économie : lorsqu'un pays dispose d'entreprises extrêmement productives dans les secteurs exposés à la concurrence internationale, celles-ci peuvent verser des salaires élevés sans nécessairement augmenter leurs prix dans les mêmes proportions, parce que chaque salarié produit beaucoup de valeur. Mais ces salaires élevés se diffusent progressivement dans le reste de l'économie.

Un restaurant suisse ne peut évidemment pas demander à son serveur d'être cinq fois plus productif qu'un serveur français. Il faut toujours approximativement le même temps pour apporter une assiette à une table. Mais le restaurateur doit néanmoins lui proposer une rémunération compatible avec celles proposées ailleurs dans l'économie suisse. Son coût salarial augmente donc, et le prix du repas avec lui.

Même chose pour le coiffeur, le plombier, l'agent d'entretien, le vendeur ou l'infirmier.

C'est ainsi qu'une économie très productive dans ses secteurs exportateurs peut progressivement engendrer à la fois des salaires élevés et des prix élevés dans l'ensemble de l'économie. Le FMI décrit précisément ce mécanisme : les gains de productivité du secteur exposé à la concurrence internationale poussent les salaires vers le haut, puis cette hausse se transmet aux secteurs où les gains de productivité sont beaucoup plus faibles, ce qui augmente le prix des services domestiques.

Le raisonnement fonctionne évidemment aussi dans l'autre sens à court terme. Lorsque le logement, l'alimentation ou les services deviennent plus chers, les salariés demandent des augmentations. Une fois installé, le système s'auto-entretient donc en partie.

Mais le point de départ est essentiel : une économie ne devient pas riche en augmentant artificiellement ses prix et ses salaires. Elle peut supporter durablement des prix et des salaires élevés lorsqu'elle produit suffisamment de valeur pour les financer.

Et c'est là que la comparaison avec la France devient intéressante.

France-Suisse : attention aux apparences

Regardons d'abord le PIB par habitant.

En 1980, le PIB nominal par habitant était d'environ 12 565 dollars en France, contre approximativement 19 700 dollars en Suisse. La richesse produite par habitant apparaissait donc environ une fois et demie plus élevée en Suisse.

En 2025, la Banque mondiale estime le PIB par habitant à environ 48 986 dollars en France, contre 114 769 dollars en Suisse. Le rapport est désormais supérieur à deux.

On pourrait être tenté de s'arrêter là et de conclure : la Suisse a continué à s'enrichir tandis que la France a décroché.

Ce serait pourtant aller trop vite.

Le PIB exprimé en dollars courants est fortement influencé par l'inflation et surtout par les taux de change. L'appréciation considérable du franc suisse au cours des dernières décennies gonfle mécaniquement la valeur en dollars du PIB et des salaires suisses.

Lorsque l'on regarde la même évolution en dollars constants de 2015, le résultat devient beaucoup plus surprenant.

En 1980, le PIB réel par habitant ressort à environ 23 051 dollars constants en France, contre 59 515 dollars en Suisse. En 2025, nous sommes autour de 39 919 dollars en France et 93 328 dollars en Suisse.

Autrement dit, la Suisse était déjà extraordinairement plus riche que la France en 1980. Dans cette série, son PIB réel par habitant représentait environ 2,6 fois celui de la France. En 2025, le rapport est plutôt de 2,3.

Il serait donc intellectuellement malhonnête de prétendre que la France était quasiment au niveau de la Suisse en 1980 et que quarante-cinq années de mauvaises politiques économiques auraient créé tout l'écart que nous observons aujourd'hui.

Les chiffres ne disent pas cela.

En revanche, ils montrent autre chose.

Et cette autre chose me paraît beaucoup plus intéressante.

Là où la France a réellement décroché : l'industrie

En 1980, l'industrie manufacturière représentait environ 18,4 % du PIB français.

En 1990, elle en représentait encore environ 16 %.

En 2025, nous sommes tombés autour de 9,5 %. La part de l'industrie manufacturière dans l'économie française a donc pratiquement été divisée par deux en quarante-cinq ans.

L'OCDE arrive au même constat par une méthodologie légèrement différente : fin 2025, le secteur manufacturier ne représentait plus que 11,2 % de la valeur ajoutée française et 9,1 % de l'emploi salarié. Elle souligne que la désindustrialisation française a été sensiblement plus marquée que dans l'ensemble de l'OCDE.

Regardons maintenant la Suisse.

Les données comparables de la Banque mondiale remontent à 1990. À cette date, le secteur manufacturier représentait environ 19,8 % du PIB suisse.

En 2025 ?

Environ 18,9 %.

Autrement dit, pendant que la France passait approximativement de 16 % à moins de 10 % de son PIB entre 1990 et aujourd'hui, la Suisse est restée autour de 19 %.

Voilà une différence qui mérite peut-être davantage notre attention que les comparaisons parfois simplistes de salaires ou de fiscalité.

Car la Suisse n'a pas simplement conservé des usines.

Elle a conservé des usines capables de payer des salaires suisses.

Produire cher, mais produire ce que les autres ne savent pas produire

C'est probablement là que se trouve une partie de la clé.

Si une entreprise suisse essayait de produire exactement le même tee-shirt, la même casserole ou le même jouet qu'une usine chinoise, avec les mêmes technologies et sans différenciation particulière, elle aurait évidemment toutes les chances de perdre.

On ne peut pas payer un salarié suisse plusieurs milliers de francs par mois pour fabriquer un produit standardisé vendu uniquement sur son prix face à un concurrent dont le coût du travail est infiniment plus faible.

La Suisse a donc été contrainte de jouer un autre jeu.

Elle s'est spécialisée dans des productions dans lesquelles le prix de la main-d'œuvre représente une fraction acceptable de la valeur finale du produit : pharmacie, chimie, machines complexes, instruments médicaux et scientifiques, mécanique de précision, horlogerie, technologies de pointe.

Selon l'OCDE, les industries chimiques et pharmaceutiques représentent à elles seules environ la moitié des exportations suisses de biens et 10 % du PIB. Les autres secteurs manufacturiers — machines, montres, instruments de précision notamment — représentent encore environ 11 % du PIB.

Ce chiffre me paraît fondamental.

La Suisse n'a pas cherché à battre la Chine sur le coût horaire d'un ouvrier.

Elle a cherché à produire des choses pour lesquelles le coût horaire de l'ouvrier devient secondaire par rapport à la technologie, au brevet, au savoir-faire, à la qualité, à la marque ou à la précision du produit.

Et c'est là que la boucle devient vertueuse.

Une industrie à forte valeur ajoutée peut payer des salaires élevés. Ces salaires poussent les entreprises à investir, automatiser, former et monter encore davantage en gamme pour rester compétitives. Cette productivité permet de maintenir les rémunérations. Elle finance un marché intérieur solvable. Et cette richesse diffuse ensuite vers les services.

Les salaires élevés ne sont donc plus seulement un handicap.

Ils deviennent également une contrainte qui oblige l'économie à rester productive.

Voilà peut-être une différence fondamentale avec la stratégie suivie pendant des décennies par une partie de l'industrie française.

Le piège du produit moins cher

À partir des années 1980 et surtout des années 1990 et 2000, nous avons fait collectivement un choix qui paraissait parfaitement rationnel.

Pourquoi continuer à fabriquer en France un objet qui coûte 20 euros à produire alors qu'il peut être fabriqué en Chine pour 7 euros ?

Délocalisons la production, importons le produit à 10 euros et tout le monde y gagne.

L'entreprise augmente sa marge. Le consommateur achète moins cher. L'inflation diminue. Le pouvoir d'achat semble progresser.

À court terme, le raisonnement est difficile à contester.

Et il serait absurde de prétendre aujourd'hui que le commerce international n'a apporté aucun bénéfice aux consommateurs européens. Les importations à bas prix nous ont permis d'accéder à une quantité considérable de biens pour un coût autrefois inimaginable.

Le problème apparaît lorsque l'on répète le raisonnement des milliers de fois pendant trente ans.

Une usine ferme ici. Une autre là. Un fournisseur disparaît. Un sous-traitant cesse son activité. Une compétence n'est plus enseignée parce qu'aucun employeur ne la recherche. Une machine-outil n'est plus produite. Un laboratoire part. Puis le fournisseur du fournisseur disparaît à son tour.

Individuellement, chacune de ces décisions peut être économiquement rationnelle.

Collectivement, elles peuvent finir par produire une fragilité extraordinaire.

Car une industrie n'est pas simplement un bâtiment rempli de machines que l'État pourrait reconstruire lorsque le besoin s'en fait sentir.

C'est un écosystème composé de techniciens, d'ingénieurs, de sous-traitants, de fournisseurs, de laboratoires, de formations, de savoir-faire et parfois de décennies d'expérience accumulée.

Une fois cet écosystème détruit, signer un chèque de quelques milliards d'euros ne suffit pas nécessairement à le recréer.

C'est probablement l'une des grandes leçons que nous avons redécouvertes pendant la pandémie de Covid, puis avec les tensions sur les semi-conducteurs, les médicaments, l'énergie et désormais les matières premières stratégiques.

Mais la Suisse n'est absolument pas autarcique

Il faut cependant éviter un autre contresens.

La leçon suisse n'est certainement pas : « produisons tout chez nous ».

La Suisse est au contraire l'une des économies les plus ouvertes de la planète.

Selon l'OCDE, la somme de ses importations et de ses exportations représentait environ 138 % de son PIB en 2022. Les entreprises suisses possèdent des usines à l'étranger, utilisent des fournisseurs étrangers, importent des matières premières, recrutent massivement des travailleurs étrangers et sont profondément intégrées aux chaînes de valeur internationales.

C'est précisément ce qui rend son modèle intéressant.

La souveraineté industrielle n'est pas l'autarcie.

Un pays souverain n'est pas nécessairement un pays qui produit lui-même ses chaussures, ses téléphones, ses tomates, ses voitures, ses médicaments, ses ordinateurs et ses panneaux solaires.

Ce serait probablement impossible et certainement ruineux.

La véritable question est plutôt de savoir quelles briques d'une économie nous devons absolument maîtriser pour ne pas devenir dépendants des décisions des autres.

Cela change radicalement la réflexion.

Nous n'avons peut-être aucun intérêt stratégique à fabriquer en France toutes les chaussettes que nous consommons.

En revanche, abandonner la maîtrise de certaines technologies énergétiques, des médicaments essentiels, de la défense, de certaines machines-outils, des composants électroniques, de l'intelligence artificielle, de la robotique, de certaines productions agricoles ou des infrastructures numériques constitue une question d'une toute autre nature.

Car celui qui maîtrise ces technologies ne possède pas seulement des usines.

Il possède du pouvoir.

La souveraineté commence peut-être par accepter de payer plus cher

C'est là que le raisonnement devient politiquement inconfortable.

Nous voulons simultanément des salaires français élevés, des normes environnementales exigeantes, une bonne protection sociale, des usines situées en France… et les prix des produits fabriqués dans des pays où aucune de ces contraintes n'existe.

L'équation est parfois impossible.

Si nous décidons qu'une partie de notre souveraineté exige de produire davantage sur notre territoire, certains produits coûteront probablement plus cher.

Il faut avoir l'honnêteté de le dire.

Mais il faut également regarder l'autre côté de l'équation.

Le prix payé au supermarché n'est qu'une partie du coût économique réel d'un produit.

Lorsqu'un produit importé coûte cinq euros de moins mais que sa production ailleurs entraîne la disparition d'une usine, de salaires, de cotisations, d'impôts, de compétences, d'emplois indirects et finalement d'une capacité stratégique, sommes-nous certains que ces cinq euros représentent réellement une économie pour la collectivité ?

La réponse n'est évidemment pas toujours non.

Mais elle n'est probablement pas toujours oui non plus.

C'est exactement le genre de calcul que nous devrions apprendre à faire.

Ce que la Suisse devrait nous apprendre

La Suisse n'est pas un modèle que la France pourrait reproduire à l'identique. Sa taille, son histoire, sa monnaie, sa géographie, son système politique, sa fiscalité et sa spécialisation économique sont profondément différents des nôtres.

Mais son expérience permet peut-être de remettre en cause une idée qui a dominé une partie de notre pensée économique pendant plusieurs décennies : un pays riche ne serait plus réellement destiné à produire des biens matériels, puisque ses salaires seraient devenus trop élevés.

La Suisse démontre exactement le contraire.

On peut produire avec des salaires extrêmement élevés.

Mais il faut alors produire des biens dont la valeur justifie ces salaires.

Et c'est peut-être là que devrait commencer toute véritable politique de réindustrialisation française.

Il ne s'agit pas de reconstruire l'industrie de 1975.

Il s'agit de décider dans quelles technologies et dans quelles chaînes de valeur la France veut encore compter en 2050, puis de mettre autour de ces secteurs les conditions permettant aux entreprises de produire, d'investir, de former, d'innover et d'exporter depuis notre territoire.

Cela suppose probablement d'accepter que certaines productions soient plus coûteuses.

Mais une société ne peut pas simultanément vouloir des salariés bien rémunérés, une protection sociale élevée, une souveraineté industrielle forte et des produits systématiquement fabriqués au prix du travail chinois.

À un moment donné, il faut choisir ce que l'on veut préserver.

La grande erreur serait toutefois de réduire ce choix à une opposition entre libre-échange et protectionnisme.

La Suisse nous montre une troisième voie : être extrêmement ouvert sur le monde tout en conservant chez soi suffisamment de savoir-faire, de capital, de recherche et de production pour rester indispensable aux autres.

C'est peut-être cela, finalement, la véritable souveraineté industrielle.

Non pas tout produire soi-même.

Mais faire en sorte que, dans quelques domaines essentiels, les autres aient également besoin de nous.