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Trump, Poutine et le gazole : une leçon de souveraineté

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Pétrolier aux drapeaux américain et russe devant une carte d'Europe, avec une pompe à gazole au premier plan

L'accord annoncé entre Donald Trump et Vladimir Poutine sur le gazole russe devrait, à mon sens, être regardé avec beaucoup d'attention en France et en Europe.

Et je précise immédiatement une chose : je ne parle pas ici du fond de la guerre en Ukraine. Je ne cherche pas à expliquer que Trump a raison ou tort de faire du commerce avec la Russie. Je ne vais pas davantage me ranger dans le camp des « pro-russes » ou des « pro-ukrainiens ». Je sais que cette position suffit aujourd'hui à vous rendre suspect : dans un monde où l'on vous demande en permanence de choisir votre camp, dire « je n'ai pas suffisamment d'informations pour trancher aussi simplement » devient presque inconvenant.

Tant pis.

Ce qui m'intéresse ici, c'est la forme.

Pendant des années, les États-Unis ont demandé à leurs alliés de sanctionner la Russie, de réduire leurs échanges, d'accepter les conséquences économiques de cette stratégie. Des entreprises européennes ont payé le prix de ces choix. Puis les intérêts américains changent. Le prix du gazole monte. Les élections de mi-mandat approchent. Donald Trump décroche son téléphone, parle avec Vladimir Poutine et annonce un accord portant sur plusieurs millions de tonnes de gazole russe.

Voilà.

Washington considère désormais que ses intérêts lui commandent de faire autrement.

On peut trouver cela scandaleux ou, au contraire, parfaitement normal. Personnellement, j'y vois surtout une leçon.

Un État défend d'abord ses intérêts.

Et c'est précisément pour cette raison que la France ne peut pas construire sa politique étrangère, énergétique, militaire ou économique sur l'idée qu'un allié défendra éternellement les mêmes intérêts qu'elle.

Les États-Unis sont nos alliés. Ils ne sont pas la France. La Russie n'est pas la France. La Chine n'est pas la France.

Leurs dirigeants sont élus — ou gouvernent — pour défendre leurs propres intérêts. Pas les nôtres.

Le problème n'est donc pas que Washington change de stratégie lorsque ses intérêts changent. Le vrai problème serait que nous soyons assez dépendants de Washington pour être obligés de changer la nôtre en même temps.

Et cette question dépasse largement Donald Trump.

Les États-Unis appliquent depuis longtemps leur droit bien au-delà de leur territoire. Des entreprises françaises ont été directement frappées par l'extraterritorialité des sanctions américaines. BNP Paribas en a fait l'expérience. Plus récemment encore, le sujet est revenu au Parlement avec les conséquences de sanctions américaines contre Cuba, l'Iran ou le Venezuela. Nous savons également que la NSA a espionné Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Ce sont des faits.

Cela ne fait pas des États-Unis notre ennemi. Cela signifie simplement qu'un allié reste une puissance étrangère qui défend ses intérêts. Et je pourrais tenir exactement le même raisonnement à propos de la Chine ou de la Russie.

C'est précisément pour cette raison que j'espère que nous finirons par remettre au centre de notre réflexion un mot que nous utilisons beaucoup mais que nous pratiquons finalement assez peu : la souveraineté.

La France possède pourtant une situation unique en Europe.

  • Une présence territoriale sur plusieurs océans et la deuxième zone économique exclusive du monde.
  • Une dissuasion nucléaire indépendante.
  • Une industrie de défense capable de concevoir et produire une très large partie de nos équipements stratégiques.
  • Le premier parc nucléaire de l'Union européenne.
  • La première production agricole de l'Union en valeur.
  • Des territoires partout dans le monde.
  • Une diplomatie mondiale.

Peu de pays disposent d'une telle combinaison d'atouts. Et pourtant, nous semblons parfois avoir oublié à quoi ils servent.

La souveraineté ne signifie pas vivre seul. Elle ne signifie pas sortir de l'Union européenne, quitter l'OTAN, cesser de commercer avec la Chine ou considérer les États-Unis comme un adversaire. Elle signifie simplement être capable de dire : « Nous sommes vos alliés, mais nous décidons nous-mêmes. »

Coopérer lorsque nos intérêts convergent. Refuser lorsque ce n'est pas le cas.

Ne pas dépendre d'un seul fournisseur pour notre énergie. Ne pas dépendre d'un autre pays pour notre défense. Ne pas accepter qu'un droit étranger décide à quelles entreprises françaises nous pouvons parler ou avec qui elles peuvent commercer. Ne pas découvrir un matin qu'une décision prise à Washington, Moscou ou Pékin bouleverse entièrement notre stratégie parce que nous n'avons plus d'alternative.

C'est cela, pour moi, la souveraineté. Pas l'autarcie. La liberté de choix.

Et l'épisode du gazole russe nous rappelle quelque chose de très simple : les alliances durent tant qu'elles correspondent aux intérêts de ceux qui les composent. Les intérêts, eux, peuvent changer très vite.

La France doit donc reconstruire suffisamment de marges de manœuvre pour qu'un changement de cap américain, russe ou chinois ne devienne jamais automatiquement un changement de cap français.

Nous avons encore les moyens de le faire. Nous avons même probablement davantage d'atouts que n'importe quel autre pays de l'Union pour y parvenir. Encore faut-il décider de s'en servir.

Pour aller plus loin

Source : Le Monde — Un accord sur le gazole entre Trump et Poutine, au grand dam de l'Ukraine et de ses alliés