Le vide ne reste jamais vide

Les images des pillages du 17 octobre m'ont laissé un sentiment étrange. De la colère, évidemment, devant ces commerces détruits, ces voitures incendiées et ces policiers pris à partie. Mais surtout une inquiétude plus profonde : celle de voir un pays dont les dirigeants semblent avoir progressivement perdu la maîtrise. Le gouvernement condamne, promet des sanctions, annonce des renforts. Et pourtant, beaucoup de Français ont désormais le sentiment que l'État n'est plus capable de remplir sa mission première : assurer leur sécurité. Je vois aussi des gens qui ne s'expriment habituellement jamais sortir de leur réserve pour manifester leur exaspération. Des commerçants, des entrepreneurs, des citoyens ordinaires qui semblent avoir atteint leurs limites. Je me demande jusqu'où cette colère peut aller et, surtout, ce qui se passera si les violences continuent.
Parmi les philosophes étudiés en terminale, Thomas Hobbes est probablement celui qui m'a le plus marqué. Je garde de son Léviathan, publié en 1651, une idée qui me paraît aujourd'hui terriblement actuelle. Les hommes acceptent de renoncer à une partie de leur liberté naturelle pour confier à une autorité commune le soin de garantir leur sécurité. C'est précisément parce que chacun ne peut pas être à la fois juge, policier et bourreau que nous avons besoin d'un État. Sans cette autorité, nous risquons de retrouver ce que Hobbes décrivait comme la guerre de tous contre tous. Mais que devient ce contrat lorsque ceux qui ont accepté de se soumettre aux règles ont le sentiment que l'État n'est plus en mesure de les protéger ? La question me semble de moins en moins théorique.
Il y a quelques mois, alors que je travaillais sur un projet de doctorat consacré au leadership, j'avais découvert une étude de Michaéla Schippers, chercheuse à Rotterdam School of Management, et de Diana Rus. Leurs travaux montraient que des équipes privées de leader clairement identifié pouvaient néanmoins prendre des décisions collectives efficaces, à condition notamment de partager une même compréhension de leur objectif. Bien sûr, elles étudiaient des équipes de travail, pas des mouvements populaires. Mais je repense souvent à cette découverte depuis les événements de samedi. Nous avons parfois tendance à croire que, sans chef, les individus restent désorganisés. C'est une erreur. Des citoyens qui pensent défendre la même chose peuvent parfaitement trouver le moyen de se coordonner. Et si demain des commerçants, des riverains ou des habitants décidaient collectivement de protéger leurs biens parce qu'ils ne font plus confiance aux pouvoirs publics, je ne serais pas surpris de les voir s'organiser très rapidement. Le problème est que cette organisation pourrait aussi échapper à tout contrôle.
Une autre idée me revient, empruntée cette fois aux travaux de Daniel Kahneman et Amos Tversky sur la prise de décision. Dans certaines situations, les êtres humains sont davantage disposés à prendre des risques pour éviter de perdre ce qu'ils possèdent que pour obtenir un gain supplémentaire. Cela me paraît essentiel pour comprendre ce qui pourrait se produire. On peut accepter beaucoup de choses tant qu'on a le sentiment de pouvoir continuer à vivre normalement. Mais lorsque quelqu'un commence à craindre pour son commerce, sa maison, sa famille ou simplement pour le pays qu'il souhaite transmettre à ses enfants, son comportement peut changer radicalement. Les risques qu'il refusait hier peuvent soudain lui sembler acceptables.
Et puisque j'écris ici comme un simple citoyen, autant dire franchement ce que je ressens. Je suis profondément convaincu que la violence ne règle rien, ou du moins qu'elle laisse presque toujours derrière elle plus de problèmes qu'elle n'en résout. J'essaie aussi, autant que possible, de me comporter conformément aux valeurs chrétiennes auxquelles je suis attaché. Mais je ne suis pas Jésus. Et je ne suis pas certain de pouvoir tendre indéfiniment l'autre joue lorsqu'on me frappe. Je ne me considère ni comme un homme violent ni comme un va-t-en-guerre. Pourtant, je sens mes tripes se nouer lorsque j'ai le sentiment que mon pays est en péril. Je suis français, profondément attaché à mon pays, à son histoire, à sa culture et à ce que nous avons construit collectivement. Et je sais que si la France devait un jour être défendue contre une agression extérieure, ou contre des groupes armés de l'intérieur lesquels menaceraient directement la vie de ses habitants, je ne me déroberais pas. Même s'il fallait prendre un fusil. Ce n'est pas quelque chose dont je me réjouirais. C'est simplement une limite que je connais en moi car j'ai trop le sens du collectif.
Et c'est précisément ce qui m'inquiète. Car si moi, qui crois sincèrement à la paix, au dialogue et à la nécessité de respecter les institutions, je peux ressentir cette colère, qu'en est-il de ceux qui ont déjà tout perdu ou pensent être sur le point de le perdre ? Combien de personnes ordinaires, parfaitement intégrées, respectueuses des lois, peuvent finir par considérer qu'elles n'ont plus d'autre solution que de se défendre elles-mêmes ? Je ne confonds évidemment pas la défense légitime de ses proches avec le fait de partir régler ses comptes dans la rue. Mais il serait dangereux d'ignorer la possibilité que cette frontière finisse par disparaître dans l'esprit de certains. Il suffirait alors de quelques individus armés, d'une confrontation malheureuse, d'un mort, pour que la situation prenne une tournure autrement plus grave.
Je ne sais pas ce qui nous attend samedi prochain. Peut-être les autorités parviendront-elles à empêcher de nouveaux débordements. Je l'espère sincèrement. Mais je crois que nous aurions tort de ne voir dans ces événements qu'un problème supplémentaire de maintien de l'ordre. Ce qui se joue, c'est aussi la confiance des citoyens dans leur État, et cette confiance, une fois perdue, ne se rétablit pas avec quelques déclarations martiales. Hobbes avait compris quelque chose d'essentiel : nous avons besoin d'une autorité commune parce que nous savons ce qui peut arriver lorsque chacun décide de faire justice lui-même.
Je ne souhaite pas vivre dans un pays où les honnêtes gens en seraient réduits à s'armer pour protéger ce qu'ils possèdent. Mais je crains que nous nous rapprochions du moment où certains considéreront cette perspective comme une nécessité. Et si cela devait arriver, nous aurions collectivement échoué à préserver ce qui fait précisément la valeur d'une société civilisée : la possibilité de vivre ensemble sans avoir à craindre les uns des autres.
