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Nos villages ont-ils encore une vie ?

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Une place de village français animée par un marché, des commerces et des habitants de toutes les générations

J’ai grandi dans un village de l’Isère, à la frontière avec la Savoie. Lorsque j’y suis arrivé, en 1993, il comptait moins de 2 000 habitants. Il y avait des commerces, un marché, des manifestations, une vraie vie locale. On n’habitait pas simplement dans le village : on y vivait. Trente ans plus tard, sa population dépasse les 3 000 habitants. À première vue, c’est donc plutôt une réussite. Le village ne s’est pas vidé, bien au contraire. Pourtant, lorsque j’y retourne, j’ai le sentiment qu’il a perdu quelque chose.

Beaucoup de commerces ont disparu. Un supermarché s’est installé. Le marché n’existe plus. Les manifestations culturelles sont beaucoup moins nombreuses. Il reste heureusement des médecins et quelques commerces, nous sommes donc très loin du village abandonné. Mais l’âme de celui que j’ai connu au début des années 1990 s’est en partie effacée. Il est devenu, dans une certaine mesure, une ville-dortoir. Ce paradoxe m’intéresse : un territoire peut gagner des habitants tout en perdant de la vie.

Ailleurs en France, la situation est parfois beaucoup plus préoccupante. Je pense notamment à Fourmies et à certains territoires de l’Avesnois, dans le Nord. Les jeunes partent, les emplois se sont raréfiés ou ne correspondent plus aux qualifications présentes localement, les services publics reculent. Dans certains villages, la population vieillit au point qu’on a parfois l’impression — j’exagère à peine — qu’il ne reste plus que des personnes âgées. C’est dans ce contexte que le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan vient de publier un rapport sur l’aménagement du territoire français à l’horizon 2050. Il reprend une vieille référence, le plan Freycinet, lancé à la fin du XIXe siècle pour irriguer le pays par les chemins de fer, les canaux et les ports.

Évidemment, la France de 2026 n’est pas celle de 1879. Nous n’avons pas besoin de poser une voie ferrée jusqu’à chaque chef-lieu de canton. Le rapport insiste d’ailleurs beaucoup sur l’entretien et l’adaptation de ce qui existe déjà. Mais il pose une question que je trouve essentielle : à quoi voulons-nous que la France ressemble dans vingt ou trente ans ?

On ne choisit pas son lieu de vie avec une connexion Internet

Pendant longtemps, la logique a été assez simple. Les emplois se concentraient dans les grandes villes et les gens les suivaient. Les métropoles ont grossi. Les emplois ont également changé. Informatique, finance, conseil, services aux entreprises, ingénierie de haut niveau : une partie croissante des emplois qualifiés s’est concentrée dans quelques grandes agglomérations. Pour une petite ville mal desservie, la concurrence est difficile. Le télétravail aurait pu changer complètement la donne. Il le peut encore en partie. Si je peux travailler depuis mon ordinateur, pourquoi devrais-je nécessairement habiter Paris, Lyon ou Lille ? Personnellement, je pourrais très bien choisir de vivre dans une petite ville ou à la campagne.

Il y a les raisons évidentes : moins de bruit et de pollution, davantage d’espace, la possibilité de courir ou de faire du vélo facilement, une proximité avec la nature que l’on retrouve difficilement dans une grande métropole. Depuis quelques années, j’en vois une autre : la chaleur. Lorsque Paris connaît plusieurs journées à 35 ou 40 degrés, le problème ne s’arrête pas lorsque le soleil se couche. La ville et les bâtiments ont accumulé la chaleur pendant la journée et la restituent pendant la nuit. La température peine à redescendre. On dort mal et, le lendemain matin, on repart déjà avec une partie de la chaleur accumulée la veille.

À la campagne ou dans des territoires beaucoup moins urbanisés, j’ai souvent vécu ces épisodes très différemment. Il peut faire tout aussi chaud l’après-midi, mais les nuits peuvent être nettement plus fraîches. Se réveiller avec 17 ou 18 degrés plutôt qu’avec 25 change complètement la manière dont on supporte plusieurs jours de forte chaleur. Avec le réchauffement climatique, cela comptera probablement de plus en plus dans nos choix de vie. La qualité d’un territoire se mesurera peut-être aussi à sa capacité à rester agréable pendant les semaines les plus chaudes de l’année. Alors oui, entre une grande métropole et une petite ville offrant de bonnes conditions de vie, mon choix pourrait facilement aller vers la seconde. Mais encore faut-il pouvoir y vivre réellement.

Une famille ne choisit pas son lieu de vie uniquement en fonction du prix du mètre carré, de la fibre et de la température au mois d’août. Elle regarde l’école, le médecin, le pédiatre, l’hôpital, les commerces, les activités des enfants et les transports. Personne n’a envie de s’installer dans un endroit où il faut attendre dix, vingt ou trente jours pour obtenir un rendez-vous médical. C’est là que le cercle vicieux commence. Les habitants partent, donc les services ferment. Les services ferment, donc les familles ne viennent plus. Moins de familles signifie moins d’enfants, donc l’école devient à son tour fragile. Puis un commerce ferme, puis un autre. Une fois cette mécanique enclenchée, la fibre et le télétravail ne suffisent plus à l’inverser.

On ne mettra pas une entreprise de cybersécurité dans chaque village

Je suis également assez sceptique devant certains discours sur la revitalisation économique des territoires. Il faudrait attirer des start-up, développer le numérique, créer des emplois technologiques très qualifiés… Pourquoi pas, lorsque les conditions s’y prêtent. Mais on ne crée pas une entreprise de cybersécurité de haute technologie au fin fond du bocage de l’Avesnois par simple volonté politique. Elle aura besoin d’ingénieurs spécialisés. S’ils ne vivent pas déjà sur place, il faudra les recruter ailleurs et les convaincre de venir y installer leur famille. Et nous revenons immédiatement au médecin, à l’école, aux transports et à la vie locale. Je crois davantage à une politique qui parte de ce que les territoires sont réellement.

Quelles compétences existent déjà ? Quels métiers peuvent s’y développer ? Quelles entreprises peuvent employer la main-d’œuvre locale ? Quelles formations permettraient progressivement de faire monter ces emplois en gamme ? Fourmies n’a pas vocation à devenir un petit Paris. Un village de l’Isère n’a pas vocation à devenir un petit Lyon. On peut avoir une économie dynamique sans reproduire partout le modèle métropolitain.

Remettre de la vie

Si je devais imaginer une politique d’aménagement du territoire pour les vingt prochaines années, je commencerais probablement par des choses assez peu spectaculaires. Je préserverais d’abord quelques services essentiels : l’école et la santé en priorité. J’essaierais ensuite de recréer de la vie locale. Des commerces. Un marché. Des associations. Des clubs sportifs. Des manifestations culturelles. Des endroits où les gens se rencontrent autrement que dans les rayons d’un supermarché. J’aime beaucoup, de ce point de vue, ce que l’on trouve encore dans de nombreuses villes espagnoles. La vie reste dans la rue, autour des places, des commerces et des cafés. Les familles sortent, les enfants jouent, les générations se croisent.

Cela peut sembler anecdotique lorsqu’on parle d’aménagement du territoire et de milliards d’euros d’infrastructures. Je pense au contraire que c’est essentiel. Un village n’est pas seulement un ensemble de maisons reliées à Internet. C’est un endroit où l’on doit avoir envie de vivre. Une ligne ferroviaire peut désenclaver une ville. Elle ne recrée pas son marché. La fibre permet de télétravailler. Elle ne fait pas revenir un pédiatre. Construire des logements augmente la population. Cela ne crée pas automatiquement une vie locale. Le village où j’ai grandi en est, à sa petite échelle, une illustration : il compte aujourd’hui beaucoup plus d’habitants qu’il y a trente ans, mais cela ne lui a pas rendu la vie que j’y ai connue.

Rien n’est encore perdu

Je ne suis pourtant pas pessimiste sur l’avenir des villages français. La France possède encore des milliers de communes qui vivent. Il reste des écoles, des commerces, des associations, des cafés, des médecins, des maisons entretenues et des centres-villes ou des centres-bourgs qui ressemblent encore à quelque chose. Mon village d’enfance a changé. Il n’est certainement pas en train de mourir. C’est justement pour cela que le moment me paraît important. Ayant vécu quelques années en Bulgarie et ayant parcouru aussi des zones rurales en Roumanie, j’ai vu ce que plusieurs décennies de dépopulation peuvent produire dans certains endroits.

Des villages presque vides. Des jeunes partis depuis longtemps. Plus de commerce. Plus d’école. Des médecins éloignés. Des routes dégradées. Des maisons abandonnées dont les toitures finissent par s’effondrer. Des terrains autrefois entretenus progressivement repris par les friches. Ce n’est pas le destin annoncé des villages français. C’est simplement une image de ce qui peut arriver lorsqu’une spirale de déclin territorial se poursuit pendant plusieurs générations. Et le plus inquiétant est probablement qu’à un certain stade, inverser cette spirale devient extraordinairement difficile.

Comment convaincre une famille de venir habiter un village sans école, sans médecin et sans commerce ? Comment faire revenir un commerce lorsqu’il n’y a plus assez d’habitants ? Comment attirer une entreprise lorsque les salariés dont elle a besoin refusent de s’y installer ? Il existe certainement un moment où sauver un territoire coûte beaucoup moins cher que le reconstruire vingt ans plus tard. La France n’en est pas au stade de certains villages que j’ai pu voir en Europe de l’Est. Nous avons encore un maillage territorial exceptionnel, des villes moyennes, des bourgs, des villages vivants et des infrastructures considérables. Nous avons donc encore le choix. Pendant longtemps, nous avons surtout demandé aux Français de se rapprocher des endroits où se trouvaient les emplois et les services.

Peut-être faudrait-il maintenant consacrer autant d’énergie à rapprocher les emplois, les services et la vie des endroits où les Français pourraient avoir envie de vivre.